AILE QUI LUIT - parodie des cieux

Publié le par Poésie et photographie - site d'Enciel


PARODIE DES CIEUX



Parodie des cieux


L’échappée radieuse

Enveloppés de sable beige

Eclipse
Le vent saigne comme moi

Oubliée éblouie

Pardon d’être fragile

La petite prisonnière

L’impossible union

A demi-urbaine

Le cil dense du silence

J’ai vu les larmes des poissons

Havre de bleuté

L’impératrice et le fou

A l’abri entre les oies en migration

Palingénésie





 



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© Photographie Benoit Pradeau.
                                     
                            

                                       L’échappée radieuse

 

 

Lors de notre échappée au bout du monde,
Nous avons marché sans mot dire
Le long de lacs aussi longs que des murailles de Chine.

Pour passer sous les albizias, tu courbais l'échine,
Et tu venais t'allonger à l'ombre de ces arbres de soie.

Là, à l'abri sous les ramures, nous avons respiré.

Et tu as rencontré un coquelicot en robe d'azur,

Endiamanté dans ma main ouverte,

C'est tout ce que j'ai à t'offrir,
Un ponceau pour te célébrer,
Une grande fleur froissée mais rouge. 

Et en son centre, des anthères noir charbon.

Avec ses poussières de jais je maquille mes yeux
Pour nos noces de coquelicot en quelque sorte.

Le huit inversé représente l'infini.


Laisse-moi être l'effigie de tes amours endolories,

Dans la chaleur bleutée des aurores estivales,
Au coeur d'un paysage lunaire,
Quelque part au milieu d'un désert à perte de vue.

Nous serons les derniers habitants de la terre.


Ton œil, limpide émeraude au cœur d'acier,

Moucheté de tâches de soleil, croise mon regard.


Je suis l'inimaginable enfant sage sans âge

Dont la passion se borne à violenter

Les âmes infernales errant dans les limbes.

Je lance des coquelicots pour leur montrer la voie. 


Sous les albizias qui balancent avec nonchalance,
Ma nudité est apprivoisée par le temps mélancolique

Et tu divagues à volonté face à ma silhouette.


Nous vivons l'échappée radieuse au sein des vagues irisées,

Au plus profond de l'espace des rencontres,

Au plus profond de l'espace des contrées,

Contre moi, tu respires en apnée amoureuse

Sans savoir si je suis enfant ou adulte,

Mais en sachant que je suis femme enfant.
 

Surtout lorsque j'avance dans ma robe d'azur,

Un coquelicot à l'âme et un autre dans ma main
C'est tout ce que j'ai à offrir.



* Le coquelicot est appelé aussi ponceau, pavot coquelicot ou encore pavot rouge.
* Une anthère est la partie terminale de l'étamine, organe mâle de la fleur, qui produit et renferme le pollen.
* Noces de coquelicot - 8 ans de mariage. Le symbole pour l'infini est un huit renversé : \infty\, .







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© Photographie Sandra Boyer.

                          


                           Enveloppés de sable beige

                                                           lapis manalis, pierre devenue sable

 

Comme deux Icare aux soupirs de jouvence,

Nous avons déployé nos ailes liquides,

Autour des roches, éclatante écume des années,

Loin de ces âmes humaines souvent damnées

Pour nous fondre et nous confondre.


Émincés comme des as de cœur hilares,

Il nous fallait dormir sous la lune fucshia

Pour en saisir le parfum jasmin pourtant lointain.
Et nous attendions que le temps passe
En pensant que nous étions à l'abri de l'ombre.

Nous refusions la porte des enfers,
Nous poussions la pierre et regardions les mânes,
Mais de cette image émane encore une sensation de vide
Alors nous replongions dans la mer avec rires
Et nous nous lavions des traces de tristesse.

Sur un rocher cuivre, nous sommes partis

D’horizon en horizon, d’île en île,

Avant d'arriver au delta de nos retrouvailles.


Là-bas, nous avons changé la course des étoiles,

Et inversé les aiguilles d'une montre oubliée,

Nous sommes restés jeunes à jamais.

Toi endormi contre le bois creusé par le sel.

Moi couronnée d'algues boréales.

Je ris encore de voir le soleil enfermé dans ta main

Il tient comme une boule de cristal couleur aigrette

Dans laquelle se reflète notre avenir.


Nous avons déjoué les paroles des lémures
Elles ont crié dans les montagnes couvertes de cédrats,
J'ai trouvé un bétyle, pierre de foudre,
Je t'en ai fait un palais.

En buvant quelques gouttes de liqueur de myrte,
Je suis devenu myste.

J'ai trouvé l'omphalos dans mon coeur, l'ombilic,
Pas très loin de l'oracle de Delphes,
Craché par Cronos - ce centre je le détiens,
J’y vois encore nos ailes liquides

Qui continuent à se fondre, à se confondre.

Si la pierre devient sable,
Je te bâtirai des palais avec des météorites
Ce seront nos châteaux en Espagne,
Sous la lune fucshia, la jeunesse à portée de main.



* Pour laisser passage aux Mânes, âmes bienfaisantes, on écartait cette pierre nommée lapis manalis. Les mânes (bienfaisantes) forment avec les larves (malfaisantes) les lémures qui, dans la mythologie romaine, sont des âmes damnées ayant connu une mort tragique. Pour Paracelse, elles vivent dans les montagnes.
*Le mot bétyle provient de l'hébreu 'Beith-el' (« demeure divine »). Ce terme est utilisé par les peuples sémitiques pour désigner les aérolithes ou « pierres de foudre ». Un bétyle est une météorite dans laquelle les anciens voyaient la manifestation d'une divinité du ciel.
* Dans la Grèce antique, le myrte était porté par les prêtresses et les mystes (candidats à l'initiation) dans le temple de Démeter et Perséphone, lors des mystères appelés Éleusis.
*« Ce que les habitants de Delphes appellent omphalos est en fait une pierre blanche se trouvant au centre de la terre, et Pindare, dans une de ses odes, confirme cette opinion. Le mot Omphalos signifie ombilic en grec mais il désigne aussi, d'une façon générale, tout ce qui est centre. Plusieurs omphalos furent érigés durant l'antiquité à travers le bassin méditerranéen mais le plus célèbre est celui de l'oracle de Delphes.





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© Photographie Sandra Boyer.


                      

              Eclipse

 

Grand soleil qui m’enlace

La tête dans la lune

Je laisse ton horizon

De mes mains que j’embrasse

M’envahir sans rancune

Ma pluie sur ta raison.

   

Ton aube me menace

Que seront donc mes dunes ?

J’admire ta floraison

Qui fond toutes mes glaces

Nos brumes ne font qu’une

Je rentre en ta saison.











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© Photographie Benoit Pradeau.



Le vent saigne comme moi

 

                        

 Et le vent tombe

 

                                                         nonchalant

             Il tourne en rond
                               véritable moulin à vent 

 

                                       il se traîne dans les ongles des arbres


               ses larmes vertes, déracinées, s'arrachent

                      Zephyr, tu décornes les boeufs
                                                     mais ton amour aussi
           vents contraires

    des sueurs et des torrents smaragdin se pulvérisent
                     sur mon visage qui vole
                                           
                                                             Je suis Hyacinthe cerf-volant 
                   vent de panique

Tu m'aimais mais j'ai eu vent de la mort par ton souffle
   

                                             le vent hurle
                        son souffle souffre et siffle
                                                                         Gifle les visages

                        Zephyr tu regrettes de l'avoir soufflé

                                   Ta bise fut mortelle, baiser infernal
                                                                     J'ai eu vent de ta colère
                 me voilà tué par tes râles mon amour
                                                   j'ai eu le mauvais rôle   

                  
                                       nonchalant

                                                     nonchalant il ne l'est plus  
                 Bourrasque pourrie et tambourinant
                                                 urinant de pluie et de larmes               

 

                                       des hyacinthes toutes bousculées
                                                     décapitées même
                         des disques lancés par jalousie
                                         ton amour contre vents et marées
                                                               
                     Rafales raffolent encore du fils follement fier
                                            Mais fendu                       défendu
                             pendu dans les branches des arbres
                                                    
il tousse

           l'ouest se charge de grondements 

                                     et le vent se relève de nouveau

Zephir qui sème le vent récolte la tempête
             Qui s'aime au vent récolte le peut-être
                                               Mon âme était tant prête
                        mais tu m'as décimé
                            décidemment


                                                 il embrasse ses lèvres en coup de vent
le corps allongé de l'amant envolé

                         
                                    et le vent se lève
                                                                    face à moi, 
                  nos larmes vertes éparpillées aux quatre vents,
        le souffle coupé,                        
                                          les genoux en sang.

Quelques gouttes sur une fleur qui porte mon corps
                                                                            Rose des vents

                Mes pétales dans ton souffle se sont collés à mes yeux
                                          
                                                                        Ils ont des iris désormais.
                    Et je te vois malgré la nuit.



* La forme du poème imite les rafales de vent qui bouleversent l'ordre des choses.
* Smaragdin - d'un vert émeraude.
* Zephir est la personnification du vent d'ouest dans la mythologie grecque. Il est amoureux du jeune prince spartiate Hyacinthe, il le dispute à Apollon. Emporté par la jalousie, il dévie le disque lancé par le dieu et ce disque frappe Hyacinthe à la tempe, et le tue. Le vers "Tu décornes les boeufs mais ton amour aussi" rappelle que Zephyr, dieu du vent, décapite son amant le jeune Hyacinthe qui incarne le "je" dans ce poème. Zéphyr est représenté dans l'art grec comme un personnage ailé, ce qui revient au titre du recueil aile qui luit, mais qui rappelle aussi que dans ce mythe, la limite entre masculin et féminin est floue elle qui lui. Zephyr a donc tué son amour Hyacinthe qui lui parle dans ce poème - de la mort accidentelle de ce dernier, des gouttes de son sang jaillissent des jacinthes ou aussi des iris, ce qui explique la dernière métaphore des iris qui redonnent la vision malgré la mort. Pour voir un tableau qui représente la mort de Hyacinthe, cliquez ici. La Mort de Hyacinthe par Jean Broc, 1801.






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© Photographie Sandra Boyer.


                              

                          Oubliée éblouie

  

Sous tes ailes de fortune, Icare t’enviera,

Quelle est cette étoile qui vacille comme un prunier ?

Icare rougit de ta prunelle audacieuse.


En toi vit une harpe limpide aux cordes timides.

Les murs ont craché les eaux de vaisselle,

Les morts ont craché les odeurs d’aisselle,

Le laid et le puant et le faux sont diaphanes.


Icare le sait, il t’envie, tant vivace, hors du temps vigilant.

 

Un œil crasseux semble s’être accoudé à tes ailes

Est-ce la peur qui vient briser ton envol ?


Tes larmes - ces perles-là ne sont pas essentielles -

Sèchent comme le jus d’orange sur les planchers vernis.


Tes cheveux, chevaux sauvages, reflètent l’éclipse des rires.

 

Musique flamenco, fiasco magique,

Tu danses comme une toupie digitigrade,

Les corps à l’unisson, les cordes au diapason.

Lorca ne croirait pas que même tes bras se balancent

Aussi rapides que des flûtes enchantées,

Même ta bouche gratte des notes

Plus amères que celles des guitares.


Icare t’envie, il convoite les membranes de tes ailes.

 

Les arbres, vastes parapluies, sous lesquels tu t’abrites,

Font de leurs branches un couffin de verdure où tu ris,

Ce rire a giflé ta larme, combat unique et magistral.
 

Tu as gagné sur toi-même,

Tes ailes s’ouvrent plus haut,

Tu t’envoles. Icare hurle englué dans la cire,

Il colle les plumes une à une, lui, dans son dédale.

 

Autour de la terre obsédée par des effluves de menthe âcre,

Odeur qui enlace les hirondelles sur des cheminées imaginaires,

Un pas, un coup, une fenêtre - tu es là partout.


Matins pluvieusement gris, trottoirs dégueulasses,

Nous avons gagné sur nous-mêmes

Nos ailes s’ouvrent plus haut.
 

On s’envole. Icare frémit englué dans la cire,

Il colle les ailes une à une, lui, avec Dédale.

 

Enveloppée dans tes rêves comme une puce dans une veste,

Tu as été écrasée, tique gorgée de chaleur humaine.


Sache que chaque aurore est une princesse maniaque

Ravissante mais incessante. Le soleil se lève aussi.


Le serpent de l’angoisse m’a vendu son venin,

Icare l’a étranglé de ses mains de bougie,

L’oursin des jérémiades n’a plus de piques,

Icare a joué cœur, coup sur coup.

 

Tes ailes te tricotent une robe de plumes,

Les cendres font la course, faux départ.


Un midi, tu flanqueras tes maux sur tes genoux

Ils seront si légers que tu pourras les insulter.

La tourmente n’a qu’un troupeau, pas de drapeau.


Tes bras seront nos flocons de juin, doux et bleus,

Loin des giboulées de jaquemarts.


Tes mains, aux suaves parfums, aux arabes saisons,

Seront celles d’un enfant aux prières novembresques,

Elles tiendront doucement un moineau blessé.

 

Plus de vieux mégots sur nous, poupées pourpres,

Icare t’a caressée du bout des songes, pauvres singes,

Spirale de nausées à la tête planétaire.


Respire bien. Tout est fini. Tu n'es plus malade.

 

Les ailes sont cousues au dos sacrifié, Icare, frère,

                        Envole-toi vers la lune, elle ne brûle pas,

                        Elle soigne en silence

                        Et elle embrase d’or.

 

 



 

 

 


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© Photographie Sandra Boyer.


               


             Pardon d’être fragile

 

 

M’as tu regardée

Libellule enchantée

Tournoyer

Sur tes toupies

Tapie au creux de tes cieux ?

 

M’as tu admirée

Superbe

Susurrer aux serrures

Insolente et calme ?

 

M’as tu regardée

Similitude en chantant

Fourvoyer

Tous tes soupirs

Impie au cran de tes sillons ?

 

M’as tu admirée

Acerbe

Murmurer aux murs

Indolente et femme ?






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                  © Photographie Frédérick Madsen.



                                       

                      La petite prisonnière



Une enfant qui réfléchit sur le bord de la route

Écoute patiemment les grillons

Et chante avec eux sa mélodie éphémère.


Elle cherche à égayer ses courtes journées

En ressemblant aux pinsons qu'elle croise,
Une pincée de chansons qu'elle fredonne.
Juste pour couvrir le bruit.
 

Le coton de ses cheveux brille un peu

Quand je décale mon regard vers la route.

Par moment elle disparait complètement
Effacée par la brume de chaleur étouffante. 


Le rêve s'enveloppe dans ses poumons

Et fait tourner son sang à la vitesse

Des avions qui bombardent partout.

Elle cueille quelques sauterelles
En fronçant les sourcils de temps en temps.
 

Aux confins du quotidien, elle arrache

Toutes les pommes qui craquent sur les arbres

Qu’elle croque pour garder les lèvres sucrées,
Juste pour oublier un peu le goût du sang.

Après tout du rouge sur ses lèvres
Elle n'a pas encore l'âge.


Elle croise aussi les soldats au visage mutilé,

Elle croise alors les bras sagement,

Pour ne pas croiser leurs regards mutilés.

Elle croit, elle croise, elle croît.
Elle grandit forcément au milieu du vacarme.
 

Fouillis de miroirs que la chaleur provoque sur la route,

Amusée par ce mirage, l'enfant caresse ses genoux

Couverts de pansements et de pensées.


Elle est tombée en voulant échapper à la guerre
S'écroulant sur l'asphalte incendié,
Relevée par un soldat plus timide que les autres.

Quand la pie viendra se poser à côté d'elle,
Les cris des femmes seront si poussés et si graves, 

Le macadam sera si brûlant et si brave,

Qu'il sera temps pour elle de rentrer,

Elle sera atemporelle dans le soleil couchant.


Elle emportera dans ses pensées la mélodie des grillons.

Elle oubliera avec les pinsons la maladie des grilles.







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 © Photographie Philippe Pubert.


                      


                         L'impossible union

 

 

Si mes cheveux sont comme des nids de rossignols,

Si mes yeux te chuchotent des secrets

Si mes courbes te murmurent des collines

Si mon dos te rappelle la muraille de Chine

Si mon sourire t'offre quelques roses des sables

Alors viens me voir sans attendre.

 

Si ma bouche ressemble aux passiflores

Si mes joues scintillent comme des bougies

Si mes mains sont celles des enfants rieurs

Si mes épaules t’évoquent les profondeurs

Si mon parfum respire la vraie jeunesse

Alors viens me voir sans attendre.

 

Si mes seins soulèvent toute la féminité

Si mon ventre donne pas mal de promesses

Si mes jambes marchent comme la passante

Si mon cou mérite tes intentions fragiles

Si ma peau ne réclame que la voûte céleste

Alors viens m'attendre sans me voir

Ou dis moi « viens ma tendre sans m'avoir. »






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© Photographie Sandra Boyer.



                       À demi urbaine

 

Rue étroite

Soleil athlétique

En proie aux nuées

Talons hauts

Pour marcher droit

Visage portuaire

Paroles parfumées

Sang chaud, sanglots,

Sang interdit

Elle pleure pauvre demoiselle

Amante du macadam

Errance de l’asphalte

Nue écrue, nue et crue

Nuits écrites, nuits et cris

Elle pleure pauvre demoiselle

Ses larmes se perdent

Dans les caniveaux moqueurs

Rue étroite

Vie étriquée et jaunie.


 





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© Photographie Benoit Pradeau.

 

                        

                                  Le cil dense du silence

     

      Comme la fontaine d’ivresse est limpide ce soir.

      Elle semble fondre dans les rides de la lune.

      Ah, la lune.

     
      Les étoiles semblent l’ébouriffer.

      Le cheveu de la nuit est tombé

      Retrouve-le pour en faire un fil d’argent

      Qui craque sous l’aurore aux doigts de ruse.

     
      Retrouve-le, la terre semble chauve

      Sans cette chevelure lunaire.

      Je l’ai trouvé, pourquoi boucle t-il

      Sous l’humidité du dédain?

      

      Chaque pas dans les ruelles fantomatiques pleure,

      La larme de ta course éclabousse la grande Ourse,

      L’Ourse qui meugle à la lune voilée de soie.

      Ah, la lune.

     
      J’ai craché sur le crochet du criquet caché,

      Il se cache sous la torpeur des ténèbres funèbres.

      Je n’aime pas les lâches qui se cachent, montre-toi.

      Ah, la lune. Montre-toi.

      Ah, lune, allume cet agrume du ciel amer.

     
      De la platitude embourbée dans le noyau terrestre,

      Je t’observe, serve de ta carapace grisonnante,

      Rapace de l’horizon.

      

      Tu es l’unique grain de beauté sur le visage de l’humanité.

      Le hanneton haletant souffre de ta luminosité,

      Cette lumière déchirante, déchiffrante, défrichante.

      Où te caches-tu lâche?

      
      L’obscurité n’est pas un masque de fuite.

      Ton humble hurlement huile nos humiliations,

      Ne hurle plus. Donne-nous un coup de main

      Pour un coup de foudre.

      
      L’infirme ingratitude, l’infortune infidèle

      Nous infestent.

      L’infernal infini s’ingénie d’infester l’Infructueuse.

      Ah toi, lune l’ingénue. 
                    

      Le vent défait ta chevelure noirâtre,

      Catastrophe déchirée, cataclysme chiffonné.

      Mon œil a percé ta joue infantile. Tu pleures.

      
      Je me suis confondue avec le vent, si léger,

      Si amoureux de toi l’ingénue.

      Ah lune si nue dans la nuit.

      J’envie ta nudité impudique,

      Ton rayonnement corrompu par tes lucioles.

      
      Lune pourquoi? Pourquoi la nuit est-elle borgne?

      Parce que l’autre lune est tombée.





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© Photographie Philippe Pubert.


                         
                         
                            J’ai vu les larmes des poissons

                                                                    Die Lorelei


J’ai vu les larmes des poissons

Le jour où une autre naïade m’a parlé à l’oreille

Et en crachant sur ma tête, elle a rendu mes cheveux argentés.

Je suis assise sur mon rocher.
Là haut le vent tordait ses cheveux déroulés.

Je ne voulais pas être une femme sans couronne de roseau,

Je voulais être Cyllène face à son arrogance.

Son aile ne luit plus sous les algues,
Il est amputé de sa légèreté depuis longtemps.

Hylas l'écuyer ne me trouve pas enchanteresse.
Il n'écoute pas mon chant.
La Loreley les implorait
Et ses yeux brillaient comme des astres
.

Pendant quelques années lumière, il m'a portée aux nuits,

Mais il ne m’a pas envisagée ainsi longtemps,

A force de traîner dans la vase vénéneuse,
Il m’a dévisagée un si beau soir, si laide Cyllène m'a t-il dit,

Sans comprendre ni mes mystères, ni mes perles, ni mes silences.


Pas de noyade pour une naïade,
Pas de coquillage pour un rivage.

Rien pour Cyllène qui avait tissé entre elles plusieurs mers déjà
Afin de lui construire un palais aquatique et stellaire.

Je lui ai donné toute ma lymphe de nymphe,
Et mes bouquets de nénuphars,
Née nue, fards en grandissant.
Mais il a détourné le regard de mes écailles.
Ecueil. Ecoeurée. Et cueillies mes fleurs.

Sa cruauté parfois peut vous transpercer de tridents

Vous n’êtes plus rien qu’un grain de poussière

Un parmi tant d’autres sur sa route.
 

Si vous ne vivez pas dans son royaume terrestre 

Ne pensez pas être cette étoile liquide,
Il se mouche de vos galaxies, les crachant dans un ruisseau.

Après des années sous l’eau, il se déshabille de ses souvenirs,

Il ne veut pas de peau de chagrin.


Hélas, Hylas est captivé par toutes les nymphes,
Je ne suis pas la seule.
Je continue à boire les larmes des poissons.

Une autre naïade à mon oreille avait dit « il va tout saboter »,

Je lui avais murmuré «  je vois tout de sa beauté »

Et surtout ses imperfections.

Il est imparfait il n'écoute pas mon chant.
Je ne parle pas de lui à l'imparfait
Puisque nous avons fait de lui un immortel.

Pauvre naïade que je suis aux larmes sèches et aux tresses lourdes
Maintenant que je l'ai noyé
En le tirant doucement dans l'étang.


Souvent la nuit contre lui je m’étends,

J’attends qu’il me passe ma couronne de roseau.
Mais en vain.

A la mare de Pèges, je lui ai tendu un piège,
Notre étreinte a duré quelques marées,
Puis il a vu sous l'eau de nouvelles mariées.

Dans toutes les rivières, dans les lacs, dans les océans,
Ma tristesse se déverse dans les larmes des poissons
Désormais.




* Die Lorelei est le nom d'une nixe (nymphe de la mythologie germanique) qui attire les navigateurs du Rhin à la perdition par ses chants, comme les sirènes de la mythologie grecque ancienne. Loreleï est une jeune fille qui, assise sur le rocher du même nom, chante. Les marins qui passent sont comme envoutés par ce chant si beau, si mélodieux, qu'ils en oublient les courants et chavirent.
* Là haut le vent tordait ses cheveux déroulés. et La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres sont deux vers extraits du poème La Loreley de Guillaume Apollinaire.

* Dans la mythologie grecque, Cyllène est une naïade, fille de Zeus. Les Naïades, dont le nom signifie en grec ancien « couler », étaient les nymphes qui présidaient aux fontaines, aux rivières et aux fleuves. Elles sont parfois comptées au nombre des prêtresses de Dionysos. Hylas participe à l'expédition des Argonautes. Étant allé puiser de l'eau à la cascade, il est enlevé par les nymphes du lieu qui éprises de sa beauté, l'entrainèrent dans les profondeurs à jamais. Pour voir le tableau de John William Waterhouse (1849-1917) - "Hylas and the Nymphs", Oil on canvas, 1896, cliquez ici. ou ici.




water--42-.jpg                        © Photographie Frédérick Madsen.


                               


               Havre de bleuté



Dérive de la vague limpide


Dans les rochers aux visages polis


Montagnes protectrices


Boisées de ciel moutonneux


Frise de sable coquillageux


À demi-mot le vent susurre


Le secret d'une île


Le sacré d'un hâle


À rebrousser chemin


Vers la mer impatiente

Lovés entre les cormorans

Déjouant les corps mourant

À bras ouverts


A corps perdu


A Corse éperdue


Éprise de soleil


Et de terre natale.





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© Photographie Philippe Pubert.



L’impératrice et le fou

                                                                          Inanna et Dumuzi

La voilà la jeune femme couronnée de canards mandarins,
Lascive sur son trône seule.


Sa robe rouge porte les traces des broussailles

Et des fauves inconnus qu’elle dresse dans sa main droite.


Son aigle déploie des ailes qui rejoignent tous les zéniths du monde,

Elle recherche son amour perdu, pendu,

Comme un ermite sur une balançoire.


Elle voudrait le rejoindre

Mais elle est rattachée aux mondes invisibles et blessés.


La voilà l’impératrice à fleur de peau,

Sage mais bouillonnante de mystères.


Son centre de gravité flotte

Au-delà des marécages et des marais et des cages.


C’est avec ces lames de tarot

Qu’elle coupe la laideur ou qu’elle tranche la noirceur,

Sœur noire des effraies des clochers,

Sœur noire des petites filles souriantes

Sœur blanche de celle qui garde les enfers mais qui n’allaite pas.


L’impératrice, souveraine de la rosée, reine de la roseraie, soupire

Elle s’est tatoué Ishtar sur l’épaule,
Là où elle avait une aile auparavant,

Elle se donne mais ne se possède pas.


Elle s’habille de pourpre, de sang et de vin

Quand son Tammuz connait le même sort que Dionysos,

Veuve silencieuse, elle vit ses larmes comme des poignards.


« Il est massacré, elle est ma sacrée » se dit le fou éperdu.

Le fou la désire quand elle s’habille de vert,

De cent une émeraudes rares,

Il l’initie aux portes de l’imaginaire,

Il la porte aux nues, il la porte nue,

Il caresse cette reine de la roseraie

Et enlève les épines qui cachent ses pétales.


L’arcane n’est pas un secret pour lui,

Il dévoile les jarres bouillonnantes de mystères

Sans souci, sans sourciller.


Sourcier de l’éden il devient aux pieds d’Ishtar,

Aux pieds de son aimée, de son aînée, de son ailée.


Le bateleur essuie les larmes de l’impératrice calme et indolente

Les canards mandarins sur ses cheveux
Offrent une plume au fou allié.

L'impératrice, l'impair atroce, 
Le fou veut la protéger de la mort
De l'arcane sans nom. 


Il a su lui inspirer le cantique des cantiques

Il a su apprivoiser les fauves qui tournent autour d’elle

Il a su toucher son centre de gravité

Il a apprivoisé sa chouette blanche unique

Il a su la rendre à nouveau petite fille souriante

Et ce sourire est encore visible sur toutes les cartes.

 

 

 

* Ce poème se base sur les cartes du tarot, nommées les arcanes

* L'Impératrice est la troisième carte du tarot. L'impératrice est une des cartes les plus équilibrées du tarot et ce malgré son chiffre impair « l’impératrice, l’impair atroce », donc par nature instable et ouvert. C'est la créativité affirmée, la puissance, le soi qui s'affirme dans le monde. Le Mat/ le fou est la seule carte sans numéro des tarots divinatoires. Il ressemble à un arlequin mais représente aussi l'imagerie des troubadours qui colportaient idées, poèmes et chants au travers des chemins qu'ils parcouraient. Il est un génie dans tous les sens du terme, créature irrationnelle en même temps que visionnaire. Il est condamné à la perpétuelle errance.
* Ishtar, chez les Babyloniens, est appelée Inanna chez les Sumériens et Isis chez les Égyptiens. Inanna est l'épouse du berger Dumuzi. (Dumuzi en sumérien ou Tammuz en babylonien). Inanna ou Ishtar, souveraine du « Grand Royaume d’En Haut », décide de descendre aux enfers pour supplanter sa sœur aînée, souveraine du Monde Inférieur. Obéissant à la loi selon laquelle quiconque pénètre en Enfer ne peut revenir sur Terre, on ne la laisse pas partir. Inanna doit fournir un remplaçant, ce sera Dumuzi qui devient le dieu de la mort et de la résurrection. En la remplaçant par amour, Dumezi ou Tammuz s'apparente à un fou dans la thématique de l'amour fou.
* " Sourcier de l'Eden", cette expression est celle de Jean Giraudoux. Céline Boyer écrit dans sa thèse: "Le poète doit se faire « sourcier de l’Eden » pour reprendre l’expression giralducienne : le poète sonde pour donner la voix à ce paradis perdu, pour redonner vie à cette enfance déchue et manquante puisque « créer c’est toujours parler de l’enfance » " [1] 


[1] Jean Genet, Miracle de la rose, Gallimard, 1946, réédité 4 octobre 1977.


  

 

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  © Photographie Philippe Pubert.




     À l'abri entre les oies en migration

 

À l'abri entre les oies en migration

Je te dévisage avec mes mains glacées

Par la mer automnale.


Je t'envisage comme une branche fleurie

Sur laquelle je m'amuse à tue-tête

Comme une petite-fille que je suis encore.


Nous sommes tous les deux sous le ciel indigo
Dans un silence sans pareil.

Et je caresse les fleurs de cerisiers

Abandonnées dans tes cheveux flous.

Je joue du violoncelle avec les bambous
Et même les méduses valsent.

Je danse comme une enfant le long du rivage

Je lance des roues et des pirouettes nouvelles

Et j’imite les oies en migration qui glissent

Le long du ciel offert et immuable. 


Les cheveux au vent des boussoles

Les rêves à temps

Tu m'envoles plus haut

Que l'humanité embourbée.


Je lance du sable au vent

Il forme des déserts de fragilité

Il ressemble aux hommes,

Des milliers de grains éparpillés

Ne formant qu’une seule humanité

Avec un seul et même amour pour l’océan

Et une même joie pour le vol des oies en migration.

 

  

 


 

 

 

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  © Photographie Frédérick Madsen.

 

                                                       
                                                      Palingénésie

  


Je te l’avoue, ton aura lèche mes je ne sais pas de petite fille.

Je suis la fresque d’Orient qui soulève les coulisses de tes avenirs.
Où suis-je ? Sur la scène des grands bouleversements. Mes yeux cernés de toi ne te voient que comme une étoffe tressée avec mes veines, comme le druide des germes de promesse. Tes paroles me dilatent la lèvre dans un météore vermeil, je reviens à moi comme un ver sans terre. Pas de voyage infirme. Quand nous partons, c’est ensemble, haleurs hallucinés de fil en aiguille. Ce fut mon baptême, aventure christique dans un monde kystique. J’ai appris par cœur la forme de tes rêves et la vapeur orangée de tes ça va ? Esclaves d’extase. Le soleil aujourd’hui nous fait des pieds de nez à n’en plus finir. Et j’ai dit oui. Simplement oui, le oui de l’embryon face aux sept merveilles du monde. Hors de toute angoisse, je m’interdisais de perdre ce sang-là. Je divague sous les vagues de la mort ensevelie et de la renaissance amoureuse. Méconnaissable. Sous les  étoiles filantes, raccourcis vers le paradis, je fuse vers une autre galaxie, notre galaxie. Victime facile, tu me glorifies pourtant. Tu connaîtras le monde par mes paroles, je te hisserai au delà du mauvais sort. Je fais le sermon d’être heureuse comme une valse. Je deviendrai botaniste de tes pourquoi, grelots de tes sans mot dire. Si tu clignes des yeux, tu gélifies ma lumière. Bonsoir, je vous désire à qui mieux mieux pour vous immortaliser. Mon Dieu, que la vie est profonde. Allons-y. Le mois prochain, je me marie avec ton rire pour le meilleur et pour le pire. Il ne restera pas vieux garçon. La boue nous boude. Les soleils ont pissé sur mon toit. Tu m’as sauvé de la défenestration. Toi, mon ma’lak, tu m’as greffé une aile qui luit.




Le mot palingénésie est central dans toute la recherche universitaire de Céline Boyer. Elle écrit dans sa thèse - "Ainsi, le motif du monomythe est séparation-initiation-renaissance, à la fois motif thématique, motif esthétique, ou seul véritable motif poétique selon Graves. Cette étude de la poésie suivra ce mouvement monomythique ternaire – d’abord, les forces de la fragmentation (démembrement/ guerre / exil / chute et perte de l’enfance/ mort), suivi de l’élan initiatique faisant du langage poétique une énergie rituelle et cultuelle (danse/ chant et musique/hiérophantes animalesques, guides poétiques) enfin les forces palingénésiques (couture ou foi de Pénélope, assembler pour atteindre l’unité/ le retour à la temporalité sacrée de l’illud tempus par le truchement du mythe/l’ascension icarienne et l’imaginaire des oiseaux/ les images de gestation, l’avènement de l’imagination et des « imagiciennes ») poussant le poète vers une retour à l’unité et à la naissance. Il s’agira principalement de travailler la notion de monomythe définie par Joseph Campbell dans The Hero With A Thousand Faces – ce monomythe, expression joycienne, est basé sur trois phrases, étudiées en trois chapitres distincts : le premier est la séparation /fragmentation /démantèlement /descente, le second est l’initiation par les kommoï et l’hyporcheme, soit par le chant et la danse, mais aussi, par les hiérophantes qui initient à la sphère du sacré et du secret, et enfin le dernier mouvement qui est renaissance/palingénésie/émergence."

* Ma'lak signifie ange. en arabe et en hébreu.

  

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Publié dans Aile qui luit

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J
textes magnifiques...
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Y

Pardon pour ma fragilité ...


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