Vendredi 7 août 2009

 



ENTRE VOEU ET DESAVEU


A vif parfois

Des cheveux comme des routes

Eclats

La rue ronronne

Saison hâtive
Parmi eux

Le sang des scarabées

L'écoulement de lumière

Confidence

Assise sur le balcon

Lignes bleues

Le redire encore

Brumes

Flower of land

Transparence





                                     © Photographie Philippe Pubert.


À vif parfois

    C'est en Tauride que je serai froide
 

J'aimerais habiter parfois sous les toits,

Abritée sous l'étang des averses,

Inversée dans le miroir lisse,

Glissant vers des songes en cire,

Sirop de framboise à la bouche,

Boucle de velours sur mes épaules,

Ovale de vie autour de mon cou,

Courrier à lire en entrant dans la pièce.
Mais je suis Iphigénie.
  

Je suis la nièce du crépuscule naissant dehors,

Je passe des heures à attendre ton appel au secours

Endormie sur un tas de livres pêle-mêle que j'écris

Et qui hurlent nos histoires à l'unisson.

Unissons nos épaules pour les sublimer.

Lis mes lettres, elles te séduiront,

Puis luiront les étoiles au-dessus de nos têtes.

Entête-toi à me connaître désormais,

Hormis le sang sans dessus dessous

De notre vaste monde hémophile,

Onde de choc même sur les nouveau-nés.
On va me sacrifier alors dépêche toi.
Le sang coulera hors de moi comme une offrande. 
Je serai changée en biche évanouie dans une nuée.

On m'a traînée jusqu'en bas de l'autel,
La petite sacrifiée dans sa robe de dentelle,
Agenouillée aux pieds des plus hauts que moi.
Je fais le voeu de devenir l'être-ange.
Mais mon amour tu me trouveras belle
Mon bouquet à la main droite te prouvera
Que fleurir ma tombe sera inutile,
Les roses et leurs épines sont déjà en moi.
Vous n'avez devant vous qu'une jeune princesse.

 

Fends l’air en courant plus vite mon amour,

Vitalité retrouvée quand tu es avec moi,

Emoi à partager à vif sans mur,

Amour à partager à nu sans armure.
Je suis Iphigénie en robe blanche.
 

Sans tort, centaure tu deviens à mes yeux

Et ma peau s'écorche et saigne des étoiles.

À vif, parfois elle cicatrise

Avec la sève des anges qui coule en mon corps,
Et que je répands là tout autour de moi

Mes yeux de biche encore ouverts.

* Vous n'avez devant vous qu'une jeune princesse, phrase extraite de la pièce Iphigénie de Racine, Acte II, scène 2 (vers 531-579), 1674. Dialogue entre Iphigénie et son père Agamemnon. Il accepte que sa jeune fille soit sacrifiée par les dieux. Euripide dans sa version fait qu'Artemis sauve la belle Iphigénie en lui substituant une biche.
Il écrit Iphigénie en Tauride.

   


 

 

      © Photographie Frédérick Madsen.


Des cheveux comme des routes

                                                      Philomèle, la fileuse de chevelures

 

Sur une scène éclairée par des astres jaunis,
Je danse et valse en lâchant mes cheveux.
Cheveux, comme vous dansez sur ma tête.

Je veux, cheveux, sentir l'air m'envahir. 
Vous êtes le prolongement de mes gestes réjouis,

Surtout quand mes mèches de kératine,
Lignes tendues d’un passé englouti,

Tirent des yeux escargotesques

Vers des infinis définis.
Mes cheveux ainsi volent au vent, 
Comme quand je montais dans les manèges,
Preuve que je suis en vie.
 

Bouche colère ou pleurs sanguinolents

Peu importe : ton ciel sera mon ombre veloutée,
A chacune de mes volutes de volupté.
Je t’aime pour offrir à la serrure de tes mystères

Toutes mes clés rouillées

Tous mes mouvements dansés
Tous mes cheveux éparpillés.
 

Ma robe de flanelle telle une algue se balance,

Cachot dans lequel la lumière agonise par alternance,
Entre les mailles, des filets de soleil se lancent.

Toi chagrin, pars, laid, pour ne rien dire,
Mes cheveux te balayent dans leur tango.

Je chercherai la foi dans chaque écorce, ta force,

Et danserai vers l’incinération des fardeaux.
J'ai des cheveux comme des routes qui filent,
Des vers à soie à leurs racines tissent le bogolan.
Ils tricotent des laines et des dessins dans l'air,
Cheveux de popeline, de velours et de feutre
Qui forment un textile de mouvements cousus,
Et renforcent la toile qui me raccroche aux astres.
Ils dévident des bobines de sensations hors de moi
Et je m'habille en fileuse, je file, folle, frêle,
Les étoiles filantes se propulsent de mes tresses
Je deviens la fileuse d'astres,
Mes cheveux longs comme des routes célestes. 

A trop poursuivre les graines des miracles,

Petit poucet devient hagard et capricieux,

La langue de la vérité joue sans prélude,

Mais nous dansons dans des rondes étourdies, 
Hélépole ailée, les épaules levées,
 

Et ton visage ancre l’immortalité sur ma main.

Me blottir enfin sur ton front suant, apaisée,

Danse cathartique au son tribal et choral,

Moi en émoi avec toi sur ton toit à tâtons

Nous avons tourbillonné comme Paolo et Francesca.

 

J'ai tendu maintes routes en lâchant mes cheveux.
Le fil tissé de nos courses d’enfants

Change la face des hommes et de leurs fautes.


 

*  Variation sur le thème de Philomèle qui tisse son histoire sur une tapisserie. Thématique du textile, du fil, du cheveu comme dans le poème Ondée onctueuse, dans le premier volet Entre astre et désastre.
* Le bogolan est un tissu teint suivant une technique utilisée au Mali, Burkina Faso ou en Guinée.
* La popeline est un tissu de coton serré et pesant, toile souple et légèrement soyeuse.

* Hélépole - dans l'Antiquité, tour mobile utilisée par les Romains pour prendre d'assaut les remparts d'une forteresse.
* Paolo et Francesca (Da Ramini) sont présents dans la Divine Comédie de Dante, l'Enfer, chant V, second cercle de l'enfer, ceux morts par amour. Francesca devient la maîtresse de Paolo Malatesta. Lorsque son mari découvre leur relation, il assassine les deux amants. Pour voir le tableau d'Ary Scheffer, 1795-1858, peintre français d’origine hollandaise, représentant Paolo et Francesca, cliquez
ici.  Les cheveux de Francesca semblent former une route nocturne.


 

 

                          

© Photographie Benoit Pradeau.


Éclats

   

Un jour l'orage vous surprend

Et cassent les branches courageuses

De votre arbre généalogique.

Il foudroie vos racines

D'une lumière trop crue

D'un fracas trop cruel.

Alors vous volez en éclats,

Votre sanglot éclate au grand jour

Contre vos éclats de rire

Affolés par le dire, affadis par le pire

Des orages inattendus.

Recroquevillée contre les brindilles,

J'essaie de sourire aux éclairs,

L'ombre des jours noirs gronde

Et riposte même dans mes silences.

Je reste muette et mouette hurlant,

À mi-chemin entre les longues lignes

De l'horizon qui menace de sa pluie,

Celle qui lavera les éclats et les copeaux.

De notre jardin bien abîmé.

 

 


 

 

  © Photographie Benoit Pradeau.

 

                                                  La rue ronronne

                                                                                                        Shūnrātā 


Si j'étais un chat

Pas de gouttière

Mais un chat de pluie

Alors je glisserais le long des armatures

D'acier et d’osier.

Je sillonnerais les réverbères,

Rêves berbères de courir ailleurs.


En respirant les trottoirs de l'Empyrée,
Je gambade avec mes yeux d'agate
Vers les chants Elysées qu'élisaient les gamins
Au détour des enfers de ciment, 
Passage frappé par la foudre, 
Champs Élyséens qui sont tout au bout de la terre.


Le béton tombé sur ce désert de grisaille,
 

Donne de l'aplomb et du cuivre,

Un reflet de bronze aux artères de cette ville

Qui palpite, palpite et palpe vite.

Un papillon s'est collé à mon torse
Et je ris, je ris, petite gamine aux allures de chat
Qui rigole entre les rigoles de tous les toits
Grimaçant face aux gargouilles de pierre,
Jouant à la corde à sauter sur les quais,
Comme un fidèle félidé.
Comme une Bastet à la tête haute.
Digitigrade, je guette.
 

Les passages piétons où volent des demoiselles,

Les feux rouges qui incendient le bitume,
Je suis le chat séraphique, le chat étrange,
Je fais chanter ma plus vibrante corde* sans cesse,
Je traverse tous ces espaces en souplesse. 

Petite gamine au béret qui rebondit sur ses coussinets
Je suis l'Abyssin, le Persan, le Mandarin.
Mes griffes qui glissent sur les caniveaux,
Je suis acrobate dans ma robe écaille de tortue,
Mes vibrisses vibrent de mille feux,
Mes babines babillent quand je ris.
Les toits sont mes siamois, je fusionne avec eux,
 

Et rien dans ce cirque qui clignote n’est immobile

Pour un chat qui guette entre deux tuiles.

Je brandis fièrement mon sistre
Et toute la rue s'enflamme,
Délicieux sinistre.
 


*shūnrātā, chat au féminin en araméen.
* Empyrée - partie du ciel la plus élevée que les anciens considéraient comme le domaine des divinités.
Dans la mythologie grecque, les champs Élysées ou l’Élysée (en grec ancien lieu frappé par la foudre) sont le lieu des Enfers où les héros résident après leur mort. Chez Homère, ils se situent à l'extrémité occidentale de la Terre. Dans l'Odyssée, Protée les décrit à Ménélas (IV, 563-568) : Aux champs Élyséens, qui sont tout au bout de la terre./ C'est là que la plus douce vie est offerte aux humains. (Trad. Frédéric Mugler, 1995).
* Bastet - déesse de la musique et de la maternité aux traits félins dont le centre religieux se trouvait dans la ville de Bubastis. Elle est assimilée à la déesse grecque Artémis. Sous sa forme de déesse à tête de chat, elle est la déesse protectrice de l'humanité, également déesse musicienne et déesse de l'accouchement. Douce et cruelle, elle est aussi attirante que dangereuse, son côté félin lui confère de nombreuses dualités. Bastet lutte contre le serpent Apophis chargé de contrecarrer la course de l'astre solaire.
*Le mot chat vient du bas latin cattus qui d’après le Littré édition de 1878, provient du verbe cattare, qui signifie guetter. Le chat fait partie de la famille des félidés d'où le fidèle félidé.
* Référence au poème Le chat de Charles Baudelaire - " Non, il n'est pas d'archet qui morde / Sur mon coeur, parfait instrument, / Et fasse plus royalement / Chanter sa plus vibrante corde, /
Que ta voix, chat mystérieux,/ Chat séraphique, chat étrange ".

* Vibrisses - moustaches des chats.
* Le sistre est un des attributs de Bastet, petit bâton égyptien fabriqué à l'aide de papyrus au bout duquel est accrochée une boule de feu. C'est un signe de victoire et d'extase. C'est également un instrument de musique à percussion constitué d'un cadre dans lequel sont enfilées des coques de fruits, des coquilles ou des rondelles métalliques qui s'entrechoquent et qui imitent dans le poème le bruit métallique de la ville mais aussi le ronronnement éclatant du chat qui erre dans la ville.



                  

 

                                                          © Photographie Frédérick Madsen.
 

 

Saison hâtive

                                   
                                                      He hath awakened from the dream of life 

 

Arbres gâteux,

Mains gargouilles,

Front gargarisé,

Foie gauche,

Sénile paysage.
La rose et le myrte
En moi emprisonnés,
Mes entrailles empoisonnées, 
Je suis Adonis l'enseveli.
Mon nom signifie seigneur.
Je voyage dans le cercueil de bois
Vers Perséphone qui m'attend. 

I weep for Adonais – he is dead!


Je suis face à toi l'homme vert qui fleurit,
On m'appelle Perséphone, déesse des enfers,
J'ai toujours été Koré, la dansante,
L'écriture de la joie, la chorégraphie,
La belle chargée d'épines, Proserpine. 
J'ai mangé les grains de grenade, 
Je suis l'exilée dans les terres d'en dessous,
Je suis l'enlevée, l'envolée, la violée,
Qui ne laisse derrière elle que des épis de blé.
Je suis face à toi l'homme viride que j'aime.
Washed his light limbs as if embalming them.

Le sanglier mufle défonce tes entrailles mon amour
Je t'appelle Tammuz à chacun de mes souffles.
Comme les arbres et la sève si vive,
Nous naissons et mourons et renaissons.
Tu es mort par la bête féroce si précoce.
Je suis Perséphone perforée, éplorée, qui pleurait
Quand de ton sang naissaient des fleurs nouvelles.
He is a presence to be felt and known.

Comme un printemps échappé,
Comme Adonis meurtri dans sa jeunesse,
Adonis rouge, jaune puis noire,
Ces fleurs aux odeurs de pavot étincelant 
Que je cueille, Perséphone percée,
Perséphone solaire, solidaire et solitaire.
On m'appelle aussi Ishtar, fille de la lune,
Je suis la pleureuse aux mille visages.
Je suis jalouse de celles qui aiment Adonis.
Mon amour j'incarcère tes fleurs dans mon ventre
Pour y fleurir des primevères par dizaines
Avant que ma ride en enfer ne soit enceinte
Et accouche de vieillesse.
No more let life divide what death can join together.

La vie passe comme une saison hâtive mon double.
Même si ton corps a été tranché et blessé,
Même si mon âme réside en enfer,
Nous regardons la mort droit dans les yeux,
Et nous deux, le front fleurissant,
Les mains chargées d'oursins,
Nous renaissons de partout.

* Toutes les citations en anglais de ce poème sont des extraits du poème Adonais du poète romantique Shelley (1792-1822), ce poème sert d'épigraphe au doctorat de Céline Boyer. Pour lire le poème en entier, cliquez ici. Adonis, Tammuz, Perséphone et les autres dieux qui incarnent les rites de la végétation sont les axes fondamentaux de sa recherche doctorale.
* Adonis meurt tué par un sanglier et de son sang jaillissent des fleurs du même nom. Il incarne les rites de la végétation, il meurt et renait. Pour lire davantage sur la légende d'Adonis, cliquez ici.
* Perséphone est la déesse des enfers, fille de Déméter. Elle est d'abord connue sous le nom de Koré " la jeune fille", jeu de mot dans ce poème entre "Koré", "chorégraphie" et "écriture de la joie" - "choragraphie". Dans la mythologie romaine elle se nomme Proserpine. Pour lire davantage sur la légende de Perséphone, cliquez
ici.
* Le mot viride est un néologisme de Rimbaud, il invente ce mot pour illustrer l'idée du vert dans son poème Voyelles - U
, cycles, vibrement divins des mers virides,/ Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides / Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux. Le vert ici est la couleur dominante dans les rites de la végétation.
* Céline Boyer étudie en profondeur la légende d'Ishtar et de Tammuz dans sa thèse. Pour lire davantage sur la légende de Tammuz, cliquez
ici. et ici

 


 

                        

© Photographie Sandra Boyer.
 

                                             
              Parmi eux

 

Loin des cactus et leurs aréoles,
Dans mon arbre de folie,

Je m’enferme à double tour d'ivoire.


Ouvre la fenêtre dans le vent,

Je monte sur la barque solaire,
J'étouffe d
e l’oubli,

Du mépris opportun,

De chasteté dolente,
Et de tant d'autres choses.


Ouvre cette fenêtre, cette lucarne

Que je redresse toutes les lacunes
Que je saute en vol comme le lucane

Dans le pur

Même au service des chiens.


Je suis gourmande d’illusion

Boulimique de prestidigitation

Je m'enferme à double tour de magie.

A l’étroit

Dans mon buste de femme,
Mon corps de lion et mes ailes d'oiseau
Dans ma carcasse aux mille douanes.


Comme le sphinx je t'attends

Avec mes énigmes rondes

Et toutes mes peurs d'autrefois.

Je gisais loin de Gizeh, fille de Chimère,
Mon nez tombé est un temple maintenant.


Je suis sereine, reine des arbres

Que je comprends depuis longtemps.


J'ai arraché un bout d'amour

Que je me suis cloué à l'âme.


Mais comme le sphinx

Je m'ennuie d'être humaine.

                                  

 


 

 

  © Photographie Sandra Boyer.

 

Le sang des scarabées

                                                                                Mes noces avec Khepri

 

                        La mort s’étire sur le balcon pyramidal,

                        Il est sept heures,

                        Seth heurte mon auréole ardente,
                        Je suis la mère de tous les astres.


                        La mâchoire de l’ironie

                        Se dessèche sous l’indolence, 
                        Mais moi j'avale le soleil chaque soir.

                        Et le ruban qui attache mes cheveux
                        Les hommes l'appellent voie lactée,
                        C'est un peu de lait qui coule de mes seins
                        C'est du sang blanc de scarabée
                        C'est le jus des sycomores fluides
                        Que je donne à boire aux morts
                        Et ils ouvrent les yeux à nouveau
                        Les paupières chargées de mes étoiles
                        Et de mes colliers de bousiers sacrés
                        Dans leurs couleurs métallescentes.
 

                        Mon poignet est serré

                        Par la greffe de ta griffe,
                        Mais au milieu de mes cornes trône l'astre,
                        Le disque rouge que je prends pour un ballon,
                        Une montgolfière à éternité.
 


                        Dans le miroir d’une vieillesse

                        Je vois les notes des ombres
                        Mais Nout n'a pas d'âge,
                        Elle accouche chaque matin du cercle rubis.


                        Il est sept heures et demie

                        Et je m’endors

                        Au moment où je m’éveille.


                        Un scarabée a roulé une bulle de soleil
 

                        Dans le placenta de Nout,

                        Disque solaire renouvelé. 
                        
                        Je ne comprends pas
                        Cette sphère dorée me sert de collier
                        Et le sang des scarabées d'un blanc nuageux 
                        Me sert de nacre et de voile de mariée. 


 

  * Le mythe raconte que cette déesse, Nout,  tous les soirs, avale le soleil et le lendemain matin, à l’aube, elle accouche du scarabée qui porte entre ses pattes le soleil et va le placer au début du jour naissant. Plutarque écrit qu'Osiris et Isis étaient amoureux l’un de l'autre dans le ventre de leur mère, qu'ils s'étaient unis avant même de naître. Céline Boyer écrit dans sa thèse " Chaque soir Nout, la déesse du ciel avale le soleil, l’astre rougeoyant que portent de nombreuses divinités dans les représentations - notamment Isis, qui détient le disque solaire entre ses cornes - le soleil descend dans le corps de Nout toute la nuit, ainsi obscure, et à l’aurore elle accouche de l’astre que le scarabée ou bousier pousse entre ses pattes pour le replacer au centre de l’univers. Ce mythe de Nout et du bousier est monomythique par excellence, induisant une mort par avalage, une initiation, descente dans les entrailles de Nout, avec pour mystagogue animal le bousier éternel, et enfin la palingénésie avec l’accouchement et la restitution de la lumière par la naissance du soleil rougeoyant entre les pattes du scarabée. Le bousier pousse une boule de poussière entre ses pattes, signifiant qu’il lutte contre la poussière pour lui donner forme, ici forme solaire, ronde, de sphère parfaite, comme s’il renaissait sans cesse de sa propre décomposition ; de plus, la femelle reçoit la semence du mâle une seule fois et peut auto-engendrer toute sa vie – cette naissance éternelle donne une valeur sacrée au bousier égyptien qui incarne le porteur de vie cyclique".
* Khépri (Le soleil en devenir) est une entité de la myhtologie égyptienne associée au soleil et symbole de la renaissance. Il est représenté par un homme à tête de scarabée ou comme un scarabée poussant devant lui le disque solaire. Il renaît chaque matin avant de devenir Rê, le soleil à son zénith, puis Atoum, le soleil couchant. Khépri, dont le nom signifie celui qui vient à l'existence, était adoré à Héliopolis.

 


 

 

 

  © Photographie Frédérick Madsen.


L'écoulement de lumière
 
 

Bougie, reflet d'or,

Il est mon soleil de nuit

Qui rend douce

Mon eau salée

Et mes plaies.


Comme un poisson

Nageant à reculons

Dans les eaux troubles,

Je suis rescapée d'un naufrage.
Il est gardien de phare.
 


Les tournesols m'ont guidée

Comme des nénuphars géants.
Ce sont ses bras qui m'ont portée,
Phare fort qui m'empêche de fuir au fur et à mesure. 


Et ses yeux comme un phare à paupières

Se sont avancés encore hier.
Phares du paradis
Phares du purgatoire
Phares de l'enfer.

Pharaon, il ne voulait pas que je m'effare
Que je m'égare par mégarde non plus
Face à l'appel des abysses.
Trident, strident, tribord, tréfonds.

Lumière continue, les yeux de l'élu
M'ont ramenée, hors du monde grisé,

Loin des rochers et des précipices.
Je marche sur l'eau. 


* Phares du paradis - phares situés à terre, phares du purgatoire - phares situés sur des îles, phares de l'enfer - phares isolés en mer, qui impliquent en plus des relèves dangereuses.

 

 


 

   

         © Photographie Benoit Pradeau.

 

                                   La confidence des épines  

  

                                                                                                                           Moments propitiatoires.

La vieillesse me rend amère ce soir. Elle est encore loin mais déjà son odeur de renfermé me rend nauséeuse, ou alors ce sont les premiers symptômes de grossesse. Toujours est-il, j'ai mal au cœur. A même le sol elle me ramène. A notre triste sort. Notre énergie chaque jour sort de nous sans demander son reste. Le rêve des peintures de Chagall me rassure par sa poésie enfantine. Ses couleurs me laissent du rose aux joues et du mauve à l’âme qui respire, guimauve qui se déchire avec les mots. Il a même donné naissance à des vitraux. Onirique. Oui onirique. La mort ironique elle. Onirique contre ironique, tout le combat d'une vie. Le Cantique des Cantiques. Couchée sur l'herbe, je regarde le plafond de l'opéra de Paris. Je suis sur scène. Je danse évidemment. La crucifixion blanche. Tout est en feu. L'immense incendie. La fièvre qui irradie. Le torse flambant de lumière. Les parfums des peintures à l’huile tissent notre réalité. Sortie des toiles, je suis allongée sur l'herbe. Je confie aux acacias que je rêvasse. Que je suis à part. Mes épaules sont fines. J'ai un grain de beauté sur la mâchoire gauche. Mes poignets sont minuscules. Mon balcon est bleu. Je suis humble devant le temps même s'il me révolte par sa détermination bornée sans entendre nos appels au secours. Au pied des acacias, je dispose des statues de déesses égyptiennes, des anges qui veillent achetés dans des brocantes, des livres qui m’apprennent l’éternité parfois en deux mots, des anneaux, des photographies qui fixent ce qui échappe, des bougies qui adoucissent la peau marquée comme disait ma grand-mère. Je les range dans le grand coffre en bois et or. Je dois avouer que la jeunesse me convient mais cela fait bien rire les pendules qui me trouvent encore ridicule. Je m'apprête à construire ma vie comme l'arche d'alliance, quand les acacias en fleurs pleuvent sur mes jours, en tapissant de colombes alanguies mes parterres. Mon front se pique à une des épines, je repense à celui qui a les mêmes yeux que moi. 


* Marc Chagall est un peintre né en 1887 à Vitesbek, en Bielorussie, naturalisé français en 1937 et mort en 1985. "Mon cirque se joue dans le ciel, il se joue dans les nuages parmi les chaises, il se joue dans la fenêtre où se reflète la lumière" (Marc Chagall). Il a peint La Crucifixion Blanche, pour voir ce tableau, cliquez ici.
* L'acacia  a ici une force symbolique. On dit que l'arche d'alliance était en bois d'acacia plaqué d'or, et que la couronne d'épines du Christ provenait de ce même arbre. Dans la pensée judéo-chrétienne, cet arbuste au bois dur et presque imputrescible, aux épines redoutables et aux fleurs arborant les couleurs du lait et du sang, est un symbole de renaissance et d'immortalité.
* Le coffre en bois et en or est justement l'arche d'alliance qui, dans la Bible, contient les Tables de la Loi (Dix Commandements) données à Moïse sur le mont Sinaï. C'est un coffre oblong de bois recouvert d'or. 

La description de l'arche se trouve dans la Bible : le récit de l'Exode, (10:21) :

Ils feront donc une arche en bois d'acacia, […] Tu la plaqueras d'or pur; tu la plaqueras au-dedans et au-dehors et tu l'entoureras d'une moulure en or. Tu couleras pour elle quatre anneaux d'or [… ] Tu feras des barres en bois d'acacia, tu les plaqueras d'or et tu introduiras dans les anneaux des côtés de l'arche les barres qui serviront à la porter.[…] Et tu feras deux chérubins en or ; tu les forgeras aux deux extrémités du propitiatoire.[…] Les chérubins déploieront leurs ailes vers le haut pour protéger le propitiatoire de leurs ailes ; ils seront face à face et ils regarderont vers le propitiatoire. Tu placeras le propitiatoire au-dessus de l'arche et, dans l'arche, tu placeras la charte que je te donnerai. »

* Propitiatoire = fait pour rendre propice.


 

© Photographie Frédérick Madsen


                Assise sur le balcon

 
          « Mon enfant, ma soeur, songe à la douceur d'aller là-bas vivre ensemble! »

  

J'adore la lune car elle sourit

Avant de se révéler enceinte.


Accroupie au milieu des jacinthes,

La nuit se renforce déjà sainte.

Les marées frappent à ma porte,
La lune les tire avec ses épuisettes.

Il y a des milliards d'années,
Elle portait du magma liquide.

Mais je ne peux pas croire qu'aujourd'hui
Elle soit froide.
Et ce, malgré son manteau.

Elle ne doit pas s'ennuyer
Avec ces cirques et ses cratères.

Les lunaisons dans ma maison,
Les sélénites dans mon granit.


L'aventure dans chacune de nos mains

Part vers des comètes d'ailleurs.


Mais ta voix reste suspendue

Au-dessus de mes balcons fleuris.


Ce soir, je rassemble de nouveaux visages

Je parcours des chemins inconnus.

Je tutoie de nouvelles pierres

Je découvre des lumières insolites.


Le rire d'un chat ricoche sur les murs

Il me renvoie du bonheur acoustique.
 

Et l'écho chante la seule présence.

La lune élastique le surveille.

Assise sur le balcon, je pense à ma sœur

Et nos cordons ombilicaux solides

Qui lient nos souvenirs sans rompre.


Son absence, comme un Noël sans ruban,

Racle souvent mon parquet au quotidien.

Au Mexique, je l'entends chanter
Sa voix s'enroule autour de mes chevilles.

Cuando sale la luna, el mar cubre la tierra
y el corazón se siente isla en el infinito.


Nous sommes ensemble partout

Dans ce monde gémellaire que nous créons

Dans cette absurde noirceur que nous craignons.


Sans doute le sourire de cette lune depuis mon balcon

Me rappelle le visage iridescent de ma sœur

Exilée sur un autre balcon.

 

  * Baudelaire (1821-1867) écrit ces vers dans le poème « L'invitation au voyage » (le Spleen de Paris, recueil paru en 1869).
* Les vers en espagnol sont issus du poème La luna asoma de Federico Garcia Lorca (1898 - 1936) dans son recueil Canciones de la Luna.



 

                 

                               © Photographie Frédérick Madsen.


              Lignes bleues

 


Je vogue vers de bleus horizons sans ronces

Quand tu rentres dans la pièce.

Théâtre sans parole ni masque,

La pièce se joue, de nous surtout.


Et tu soignes les bleus de mon présent.
Tu cautérises de respirations fines mes plaies.

J'écoute, les pieds dans l'eau, chacun de tes serments,
Mes hématomes deviennent des sarments
Que je lance au feu azurin
Que je balance à l'horizon.

Les ronces et leurs aiguillons forment des lignes,
Des fils barbelés que les soldats enjambent,
Des casques bleus.

La ronce bleue. Je rince mes yeux.
La rance bleue. Je pince mes bleus.

Embrasse, embrasse

Le contour de mon dos et de ma fontanelle,
Fontaine dans laquelle je bois l'eau embryonnaire encore,  

Bleus nuages aux senteurs originelles.


Tu te relèveras plus fort, tuteur à chrysanthèmes,

Des constellations consternées
Sur les joues de nos nuits blêmes,

Bleu pétrole et bleu de minuit,
Loin des jours où j'ai le blues ou l'âme bleue,

Lame lacérée qui lapide la main des lamentations.


Je saigne des phalanges, des faux anges me noient
Me flanquent dans les ronces des indigotiers.

Je ne suis pas de sang bleu mais bien plus noble.
Les ronces comme couronnes de mûres trop mûres,
Ecce homo, ecchymose au delà de moi. 

Bleu roi.

Je suis comme égarée dans ces fonds marins sans limites

Sans savoir comment remonter à la surface

Sans perdre trop d'heures et de courage

Sans perdre trop d'air dans cette cage.


 

Les fontanelles sont des espaces membraneux séparant les différents os du crâne. Chez l’adulte, le crâne ne présente quasiment plus d’espace à la jonction entre les os. Chez le nourrisson, quatre fontanelles apparaissent car l’ossification n’est pas accomplie. Ici dans ce poème, la référence ramène à la naissance.
* L'indigotier ou l'indigo des teinturiers ou encore l'indigo des Indes est une plante des régions chaudes,elle est l'une des sources originelles de la teinture indigo.

* Ecce homo est une expression latine signifiant Voici l'homme. C'est l'expression utilisée par Ponce Pilate lorsqu'il présente Jésus à la foule, battu et couronné d'épines.


 

 

 © Photographie Sandra Boyer.

 


Le redire encore

  

Le jour de ma naissance aujourd'hui

Je suis venue, nue comme une terre natale

Qui s'ancre en moi, centre de chatoiement,

Et s'enracine en mes vésicules biliaires

Afin de me rendre belle et évidente.
Moins mélancolique. 
Le redire encore - halal.

C'est le ciel qui me remplit d'ombelles

Je n'y suis pour rien pour ainsi dire.
De grandes ombellules, de grandes libellules
Et de la légèreté plein les poumons. 

Si je me détourne de cette immensité

Je serais une ombre étouffée et maladive,

Un soleil éclaboussé et terni sans éclat,

Une poussière de plus dans l'abandon.
Pour reprendre goût à la terre natale,

Pour redire non à la terre fatale,
Je couvrirai d'ambre les plus petits oiseaux
Et j'en ferai des phénix immenses
Que nous nommerons galaxies. 

Leur redire encore - halal.

Mariée seule, au pied des ponts de pierre,
Ma fragilité de porcelaine me rend cassable.
Le vent polaire fouette mes dernières veines,
Et en jouant du piano contre des fougères blanches,
Je renoue avec la même mélodie ancestrale -

Nous ne voulons jamais être fanés et finis

Par une habitude nauséabonde qui nous ronge

Pour nos décortiquer en fanfarons solitaires.

Te le redire encore - halal.

Nous voulons ce pétillement de la pupille,

Cette simple joie de vivre, cette foi ivre,

Je parle aux toucans, aux fanfares, aux vases vides.
Les vieux marins savent de quoi je parle
Ils lisent dans les embruns les mêmes beautés,
Quand l'océan éternue d'éternités.
A mes pieds des immortelles sur le goudron,
Petits cotons blancs que je porte en moi

Pour éponger le jus entartré des chagrins,

Des coups de grisou et des coups de cafards.

Le redire encore - halal.

* Les ombelles sont une forme de fleurs, les pédoncules partent du même point et s'élèvent en rayonnant au même niveau. Souvent les ombelles sont composées d’ombellules qui reproduisent la même organisation. Pour visualiser, cliquez ici.
* Halal - en hébreu signifie célébrer avec émotion, extravagance et délire. Il a donné naissance au mot alléluia.


 

 

 © Photographie Frédérick Madsen.

 

 

                          Brumes

 

Le ciel, éponge humide et grise,

Perce de lumière diffuse

L'intérieur de mes jours.


Assise en fœtus de coton,

J'espère dans le silence et dans l'immobile.

Je sens que le vent tourne.

Les moineaux mangent des miettes

Sur le rebord de la fenêtre de mon âme.

Ils pépient, ils m'épient,
Epris de l'épine à retirer de mon échine.

Leurs gazouillis me rappellent la lune

Qui m'a signé ce secret
Et qui m'insinue en secret.

Je sens que la terre tourne.

Les yeux mi-clos je somnole

Eveillée à d'autres paysages,

Les bruits d'avions bourdonnent

Et je sens que la roue tourne.

Un retard dans mes pensées

Et le courant d'air me chuchote

Qu'il faut espérer encore et toujours.
Je sens que l'heure tourne.
 

Si les oiseaux mangent à chaque minute,

Dans l'abattement bel et véloce,

Dans leurs battements d'ailes et de l'omphalos,

Je dois y comprendre l'espoir inchangé

Des jours de passage à venir.
Je sens que mon sang tourne.


Serai-je à la hauteur d'un mur d'incertitude de fortune ?

Le moineau dehors contre le givre

Me répète que oui.

 

 


 

 

  © Photographie Philippe Pubert.

             Flower of land

 

 

Under the sunset

We sleep in circles

Under the green trees

We sing our song

 

You return from the land

You know the brown color of stones

Because the earth lives inside you

Your father was teaching you this legend.

 

We are the brothers of the clouds

We are the sisters of the sea

I have taken the flower of the land

To give you the light I was searching.

 

Is it your time to go away?

Is it mine?

Is it your time to turn away

Or is it mine?

The flower of the land

Is melting away.

 

Listen to the joy of men

No more soldiers, no more pain,

They have travelled to the end of the earth

To understand what the wind had to say.

I am a little child with no memories

I want to dance under the red sun

Nothing matters but to feel free

I want to dance on my own feet.

 

 

We saw the light of the moon yesterday

And we forgot the blood of the land

How can I be free if my brothers cry?

How can I dance if my sisters die?

 

Is it your time to go away?

Is it mine?

Is it your time to turn away?

Or is it mine?

The flower of the land

Is melting away.

 

One day we should be together

I am a poor angel under the rain

I have the flower of the land

It has become a flower of light in my hand.

 

The flower blossoms

The land shines

The flower of rain

The land is born.

                              
                                      


 

                

                   © Photographie Benoit Pradeau.

 

 

          
  Azur aimanté

 

 

Elle a une planète comme cerveau

Envahie de matières grises et bleues

Comme un ravissant clair de terre,

Des nébuleuses sous son chapeau de paille.

 

Nous prions et rions avec nos secrets lointains

Tenant la bride de nos multiples mains

Serrant le vent contre nos poitrines

Pour le délivrer en fumée céleste.

 

Elle écrit et crie des nuages au creux de ses mains,

Huis clos de bourrasques cumulonimbus.


L’azur dont le saphir s'étire l’attire

Car elle est amoureuse des couleurs marines.


L'homme morne se décompose de nos jours

Sous une rocaille de sauterelles,
Mais elle, elle brandit des nuages.
 

Ce matin, oui, ce matin c'est arrivé,

Deux ailes énormes et ruisselantes

Lui ont écorché le dos,

Dégrafé les omoplates enfin prêtes.


Voyez par vous-mêmes ces ailes,

Ces sauvages cygnes atrophiés et majestueux

Agrippés à la peau de ses lombaires.
 

Elle a tout l'azur comme cerveau depuis,

Mensonge, dément songe.

Pour mieux y croire encore,
Elle brandit des nuages. 
Des cirrus, des Sirius,
Et c'est ainsi qu'elle se condense.

 

* Les cirrus sont des nuages qui n'apportent généralement pas de pluie.
* Sirius est l'étoile principale de la constellation du Grand Chien. Sirius est l'étoile la plus brillante du ciel.


 

 

 © Photographie Philippe Pubert.

 

Transparence

  

Mon fil de feu a cousu des aquarelles

Et m'a rendue filiforme comme une queue de comète,

Et évanescente, évanouie dans des pastels,

Qui gomment les traits au fusain

Ceux qui rappellent le gris des villes bétonnées.

Je suis la fille d'une étoile toute étonnée

Le saviez-vous passant anonyme et ami ?

Elle m'a donnée naissance une nuit boréale

Où la poussière coulait à flots et à cendres.

Sur mon berceau offert au ciel et à sa voûte,

Je suis née transparente portant en mes veines

La Voie lactée de ses seins

Qui m'ont nourrie de leur lumière blafarde.

Cher passant, je bois parfois ce lait d'étoile

Quand mon cœur s'essouffle trop

D'être coincée sur terre.

 

 


                                                                                             

Par Poésie et photographie - site d'Enciel - Publié dans : L'être ange
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