Poésie et photographie de Céline Boyer, pseudonyme Enciel.
ETHERNELLE
La lune des hirondelles
© Photographie Philippe Pubert.
Les soleils rouillés
J'ai des oiseaux
Dans la cage thoracique
Dont j'ai perdu les clés de sol.
Les soleils rouillés par trop de larmes.
Au sol, je pleure Icare
Au saule, je vole mirage
À mi-chemin vers les terres
À mi-chemin vers l’éther.
Les oiseaux sont éthernels
Car mon âme les amarre,
Et mon rire les suspend.
A thousand years I floated in a lake
Until my brimful eye could hold
The scattered moonlight.
Pareille à la roche grise,
Je touche des bouts d'éternité
Du bout de mes ongles brillants.
Le sable est ma seule défense,
La roche ma seule confidente,
Muette mais tellement solide,
Silencieuse mais digne de confiance.
Je suis changeante
Elle ne l'est pas
Sauf quand l'océan s'en mêle
Et là nous nous ressemblons tant.
* Vers extraits du poème de Kathleen Raine, The Traveller.
© Photographie Benoit Pradeau.
Statue
africaine
La lune est le soleil des statues
Nettoie tes ailes fatiguées
A l'eau de mes larmes
Et de toutes mes absences.
Les statues crèvent aussi.
Amoureuse d’Olapa.
Je te vois radieux, ta peau ambrée,
Ta couleur terre promise,
Statue de bronze immense
Aux épiques lueurs.
Amoureuse d’Olapa.
Je déchire les paupières une à une,
Je vais découvrir l'intérieur.
Des statues qui pleurent
Du sang, de l'eau, des silences.
Amoureuse d’Olapa.
Je suis une plume, épouse du ciel bleu,
Et je me pose sur ton buste boisé.
Ma côte d'ivoire, ton rivage d'ébène.
Je caresse le Togo du bout des songes.
Amoureuse d’Olapa.
Toutes les couleurs du sol zébrées
Se feutrent sur mes omoplates.
Mali mal à l'âme, Niger où j'erre,
Des Massaï rouges comme mon sang.
Je ne veux plus être blanche.
Amoureuse d’Olapa.
Je danse et tourne dans ton souvenir,
J'ai envie d'exister au-delà de la mort.
Somalie je somnole en tes terres entêtantes.
Masque sénoufo, il nous faut cette force.
Amoureuse d’Olapa.
Maquillage kaolin, charbon et mil rouge,
Je deviens une danseuse Dogon
Un dragon qui crache des rythmes.
Je parle le sigi so et d’autres langues secrètes.
Les Massaï reviennent dans mon esprit
Des gazelles qui murmurent le Kenya,
Des canyons qui accrochent la savane,
Savant mélange de sueur et de contrastes.
Amoureuse d’Olapa.
Je suis morane, je tue des lions pour grandir,
Je tresse mes cheveux qui seront intensément rouges,
Du goût de manioc, d'igname, de thé dans ma bouche,
Je suis danseuse et je saute plus haut que le ciel,
Quand je cesse je redeviens statue statique.
Amoureuse d’Olapa.
Je serai légère toujours autour de toi.
Aussi solennelle qu’Olapa
Je ris aux éclats, éclats de verre,
Dans lesquels tu bois à ta soif
Mon eau.
* La lune est le soleil des statues est une citation de Jean Cocteau. Extrait d' Essai de critique indirecte.
* Olapa est la déesse de la lune pour le peuple Massaï. La lune est centrale dans ce recueil.
* Les Sénoufos constituent une ethnie africaine, au Burkina Faso, dans le sud du Mali et en Côte d'Ivoire.
*Les Dogons sont un peuple du Mali, en Afrique de l'Ouest. La langue parlée par les Dogons est le dogon qui regroupe plusieurs dialectes. Il existe aussi une langue secrète, le sigi so,
langue réservée à la société des masques lors des cérémonies religieuses.
*Les garçons massaï deviennent de jeunes guerriers ou morane vers l'âge de 15 ans lors de rites initiatiques.
©
Photographie Benoit Pradeau.
Enfant sage
Sur le clocher jauni, la lune comme un point sur un i
Que sont les jonquilles?
Des herbes qui ont craché du ciel.
Que sont les violettes?
Des coquelicots qui ont avalé du ciel.
Je dessine, dans ma bulle, des coquelicots
Qui poussent, lassés, dans l'acier
En attendant qu'ils s'abreuvent d'azur.
Ruminer sa haine, chewing-gum sans goût,
Le premier trimestre a la tête à l’envers,
Les cahiers se remplissent de châtaignes.
Rires apprivoisés, enfance qui surgit de partout.
Les crayons de couleurs, les billes, le béret,
Un peu de marelle, un peu de corde à sauter,
Soulèvement cardiaque des valeurs
A chaque fois que j’apprends.
Je monte sur des carrousels de caramel
Il y a des guirlandes sur toute la ville
J'ai même des lampions attachés à mes chevilles
Je transforme en vers luisants toutes les chenilles
Et je mange des grosses pommes d'amour
Les mains pleines de craie quand j'écris au tableau.
Je dessine des bonhommes en récitant des poèmes
Bien à l'abri sous les toiles d'une moustiquaire
Mes coquelicots font l'effort de devenir résistants
Je m'en fous même si j'ai les genoux en sang
Je veux bien encore leur chercher de la terre.
J'aurais bien aimé que ma mère joue du piano
Que les vacances scolaires durent toute la vie
Aller à la pêche avec mon grand père plus souvent
Enterrer les mésanges mortes avec des pâquerettes
Faire de notre bac à sable un panthéon.
Je ne supporte plus de me dire que j'ai grandi
Même pas de quelques centimètres en tout
Et déjà les fils de couture blancs deviennent des cheveux
Il faut me les arracher sinon c'est moi qu'on arrache
Je ne suis pas prête à fleurir ma tombe avec mes coquelicots.
Qui les arrosera si je ne suis plus là ?
Demande-moi qui je suis aujourd'hui et hier,
Nous ne savons pas, grande et petite à la fois.
La lune me remet les points sur les i
Me demande de ne pas m'en faire, qu'elle est là.
Les yeux au ciel. J’ai glissé sur le trottoir.
Tout finira par terre
Tout finira par taire.
* Sur le clocher jauni, la lune comme un point sur un i est un vers de Musset dans Premières
Poésies, (1838) Ballades à la lune.
© Photographie Frédérick
Madsen.
Brise
marine
On tangue on tangue sur le bateau
La lune la lune fait des cercles dans l'eau
Liquide turquoise dans lequel nos corps ont nagé
Légers de tout souci terrestre,
Légers, portés par le sel de cette mer inexplorée.
Nos baisers de Rodin dans les rochers
Ont renversé la lune entre ses clochers
Sur lesquels nous sculptons notre jeunesse.
Dans le voyage, dans le mouvement,
Nous avons conquis la découverte du toujours plus loin,
Des horizons abrupts liquides, changeants et permanents.
Inscrits dans des courses avides d'inconnu,
Nous avons volé au-dessus de ces paysages verdoyants,
Plus éthérés que l'oiseau sur mon ventre,
Plus éclairés que l'azur en ton centre.
Tu me chantes ma légèreté, je te guide.
Je ne suis hirondelle que dans tes bras,
Tu deviens la roche et je deviens la mer
Qui s'endort autour de tes larges épaules.
Capte le bonheur claquant sur mes cheveux,
Plonge encore dans mes secrètes mers,
Avec tes airs de pirate muet et attentif.
Je te donne tout, toute entière, je lance
Le monde festif vers ton visage ouvert
Avec la force d'une pluie de météorites
Qui te picoreront d'éclats je le déclare
Jusqu'à la fin de nos jours.
* Premiers vers du poème Clair de lune de Blaise Cendrars.
© Photographie Nell Aucoin.
Échelle
Dans le cheveu des pierres mille lunes miroirs tournants mille morsures de diamants
Quand la lumière s'oublie,
Restent des amertumes clôturées
Sous les pluies acides de nos yeux.
Les hirondelles se sont perdues en chemin,
Sans queue ni tête, avec des ailes seulement.
Oiseaux migrateurs qui me manquent à leur départ.
Je n'entends plus leurs conciliabules.
Elles me ramènent le printemps du bout de leurs ailes,
Hirondelle de fenêtre, hirondelle de cheminée,
Hirondelle de rivage, hirondelle de rochers.
Je ne leur donnerai pas trois petits coups de bâton,
Elles sèment le blé avec la poussière de leur bec.
Je monte tout en haut d'une échelle vers elles
Et j'ajuste leurs nids aux confins de ma maison
Tout en haut l'orage racle ma tête affolée.
Dans sa furie, je reste le velours sur les marbres
Murmurant mes alcôves aux tambours
Qui les abandonnent au rythme courroucé,
Percussions de coups de tonnerre.
Tu nous reviens quand belle plante ?
Me demande un sage qui pourrait être mon grand-père.
Je réalise que je migre aussi loin que les oiseaux,
Je suis partie trop longtemps.
Alors mes cheveux s'effondrent sous les roches
Comme un bout de ciel offert
Dessiné à tire-d'aile par les hirondelles
Dans chacune d'elles, un peu de Philomèle.
Je me sens légère à en exiler plus d'un,
Dans mes hyacinthes ils cherchent
Leur moulin à vent, leur mouvement d’avant,
Pauvres Don Quichotte noyés dans un verre d'eau.
Les hommes accouchent de kaki
Alors que nous rêvons de magenta.
En haut de l'échelle, les hirondelles m'entourent
Elles éblouissent alors les hommes à l'infini,
Leur bleu noir qui crépite sous la lune paresseuse.
Elles font de moi leur gardienne.
Je me perds dans leurs hautes éclaircies
Lumières flamboyantes de l'éclair et de l'oiseau en flèche
Je me perds et m'abandonne à cette lumière croisée
Comme toutes les phalènes.
* Extrait du poème Tam-tam de nuit d’Aimé Césaire, 1913.
* Référence au poème de Théophile Gautier, Ce que disent les hirondelles - "La pluie au bassin fait des bulles/ Les hirondelles sur le toit / Tiennent des conciliabules", poème
appris à l'école primaire et ces vers restent en tête tant d'années après et viennent nourrir ce poème sur les hirondelles.
* Chanson enfantine "Qu'est ce qu'elle a donc fait/ La p'tite hirondelle ?/ Elle nous a volé/ Trois p'tits sacs de blé./ Nous l'attraperons,/ La p'tite hirondelle,/ Et nous lui donnerons/
Trois p'tits coups de bâton".
*Les phalènes sont des papillons nocturnes.
© Photographie Sandra
Boyer.
On écrit bien avec une
plume
Ju toou wouang ming yué
Di toou si gou xiang
Je ne sais plus pourquoi
J’ai tant cherché dans les livres
Une vérité d’organza,
Damnation de Faust.
Tout comprendre, tout savoir,
Ouvrir toutes les portes
Qui cachent d'autres serrures
A chaque fois.
J’ai tant écrit, tant effacé,
Plume de Babel, orgueil filandreux.
Pourtant je ne parle pas la langue adamique
Mais plusieurs langues étrangères.
Babel, babil de Babylone.
Lancer des mots pour parler au renard
Et noyer les élans qui me collent au papier.
Engluée dans l'encre je suis.
Cage de mots qui est mon royaume.
J’ai l’âme en linon,
Le dos en laize de dentelle
Les plaies en tulle.
J'écris sur du tissu
Et m'en fais des robes de cirque
Et de cérémonies.
Je cherche telle Viviane
A vivre dans les lacs
A respirer sous leur calicot.
Je veux exister sous l'eau
Et m'expimer par des bulles.
Je pose quelques gouttes de sang
J'ai égorgé la lune hier soir
Dans un cratella sacré,
Ma quête.
Laissez-moi redevenir Isis
Votre unique Savitri.
Je me fais un sang d'encre.
Vivre et écrire
C'est tout ce qui s'inscrit.
* Extrait du poème Nuit calme du poète chinois Li Bai, dit Li Taibai (701 - 762) un des plus grands poètes chinois de la dynastie Tang. Il passa la
plus grande partie de sa vie à voyager à travers la Chine. Influencé par la pensée taoïste, il fut sensible aux aspects fantastiques de la nature sauvage. Ces deux vers chinois signifient "Levant la tête pour regarder la Lune / Tête baissée je songe au pays natal ".
Voir Écoutez là-bas, sous les rayons de la lune…, Li Bai, traduction et notes du marquis d'Hervey Saint-Denys révisées par Céline Pillon, éditions Mille et Une Nuits, n° 444,
2004.
* Organza - mousseline de coton légère utilisée dans
les costumes de danse, notamment les tutus.
* Faust - docteur
Faust est le protagoniste d'un conte populaire allemand qui a été employé comme base de beaucoup d’œuvres de fiction. Ce conte relate le destin d'un homme instruit, Faust, qui appelle le diable
afin d'avoir la connaissance absolue. Il signe un pacte avec le Diable, souvent nommé Méphistophélès et se voue à la damnation.
* La tour de Babel était selon la Genèse une tour que souhaitaient construire
les hommes pour atteindre le ciel. Descendants de Noé, ils représentaient donc l'humanité entière et étaient censés tous parler la même et unique langue sur Terre, une et une seule langue
adamique. Pour contrecarrer leur projet qu'il jugeait plein d'orgueil, Dieu multiplia les langues
afin que les hommes ne se comprennent plus. Ainsi la construction ne put plus avancer, elle s'arrêta, et les hommes se dispersèrent sur la terre.
* Le linon est une toile de lin délicate, transparente et aérée.
* Le calicot est un tissu de coton blanc et, par extension, une banderole.
* le mot « Graal » viendrait du latin médiéval cratella qui signfie vase.
* L'histoire de Savitri est l'histoire d'une femme qui abolit la mort - Mahâbhârata, Livre III - 277 à 282. Sâvitrî épouse le roi Satyavant, mais elle sait que celui-ci doit mourir au
bout d'une année. Et effectivement, au temps prescrit, au cours d'une promenade en forêt, son époux est pris d'un malaise, et tout de suite Yama, le dieu de la mort, se présente pour l'emporter.
Sâvitrî va suivre le dieu, et le charmer de ses discours. Chaque fois, elle aura droit à un voeu, tout ce qu'elle désire, sauf la vie de son mari. La cinquième fois, Yama oublie de préciser cette
dernière condition ; Sâvitrî en profite, et sauve ainsi son époux.
© Photographie Benoit
Pradeau.
Meanwhile
For her I would climb the black mountain of the sky from peak to peak
Butterfly in my mind is quartering
No more fascinating mission towards Heaven
There is a time when the eye closes
Because is drunk of colourful illusion
I feel so restless in front of that world
Words of fate, lyrics of admiration
Secret of inner-truth, poor Dionysos,
No more volte-faces on the tight rope
The crowd yells at dusk, feeling breathless,
Lighter shade of pale, dreaming faces,
I was so afraid of growing up
That endless night which is adulthood
Wrinkles just kill those pink cheeks
Even the moon has her own wrinkles
Her own profound scars that one could see.
The clouds are shiny enough to light her
I know how much greedy the dawn is
It eats the whole day without ceasing
The horizon has no more boundaries
The swallows cut it into pieces
The eye wild-open not to lose any beauty
It is just flourishing meanwhile.
* Extrait du poème de Ruth Fainlight Sheba and Solomon, section XII
Miroir blanchi
La lune blanche luit dans les bois
Pampa de béton
Pierres grises
Heure exquise
Galets
Herbes perlées
Seule
Le corps nimbé de lune
Une femme oublie
Cicatrices ouvertes
Par la lune elle-même.
Sans nouvelles
Depuis des lustres
Elle s'attarde
Belle-de-nuit
Sans braise
Danse Hopi
Sourire triste
Bouquet de fougères
Prête à revenir.
A peine éclairée
Par la lune elle-même.
La voisine parle bas
La pendule cassée
Océan glacé
Etrange sensation
Une naufragée
Le robe élimée
les talons fatigués
la cigarette allumée
Par la lune elle-même.
Parquet rayé
Toujours frissonnante
Larguée par le train
Sac à main fardeau
Fenêtre fermée
Intimidée par le soleil
Voyage sans air
Décalage horaire
Nuits blanchies
Par la lune elle-même.
Rires d'enfant
Derrière le garage
La femme farine
Affalée dans son salon
Au centre
De ses plantes desséchées
Calfeutrée par l'automne
Partir mais comment
Sauvage à l'intérieur
Minable sinon
Le coeur piétiné
Par la lune elle-même.
Son visage dérobé
Des robes démodées
Recueillement
Cheveux élastiques
Bijou discret
Arbres déracinés
Papier à lettres
Goût de cidre
Plus de cigales
Rendues trop frileuses
Par la lune elle-même.
Vase renversé
Téléphone qui sonne
Devant elle
Pierres grises
Bordant le Léthé
Une femme
Face à elle
Evasive.
* Premier vers du poème La lune blanche de Verlaine. Le dernier vers est " Un vaste et tendre / Apaisement / Semble descendre / Du firmament / Que l'astre irise/ C'est l'heure exquise."
* Les Hopi font partie du groupe des Indiens Pueblos, ils vivent dans le nord est de l'Arizona, une
région très aride. Lors de la danse du Haricot, durant 16 jours, les danseurs masqués priaient les esprits de la pluie pour avoir de bonnes récoltes. Ici il s'agit de vaincre sa propre
aridité.
* Le fleuve Léthé, un des cinq fleuves des Enfers, est parfois nommé « fleuve de l'Oubli ». Après un grand nombre de siècles passés dans l'Hadès, les âmes justes ou
mauvaises mais qui avaient expié leurs fautes aspiraient à une vie nouvelle, et obtenaient la faveur de revenir sur la terre habiter un corps et s'associer à leur destinée. Mais
avant de sortir des demeures infernales, elles devaient perdre le souvenir de leur vie antérieure. Le poème narre ici cet état amnésique.
© Photographie Benoit Pradeau.
Paradisier
Ce n’est pas la nuit,
c’est la lune.
Le ciel, doux comme un bol de lait.
Sous son manteau d’agate nébuleuse
Il chante l’ozone.
Encore un qui ressemble à l’hirondelle.
Plumage de carnaval
Paradisier petite-émeraude.
Paradisier gorge d’acier.
Paradisier à rubans.
Toutes les racines de ses mélodies
Se plantent dans nos poumons
Comme des éboulis hémophiles,
Des langues de glace,
Des coulées volcaniques.
Son opéra, grotte aigue-marine,
Débute une parade nuptiale.
Paradisier splendide.
Paradisier à gorge noire.
Paradisier soyeux.
Apoda, il ne peut que voler
Au-delà de nos peurs artérielles,
Loin de nos ulcères de ciment.
Il s’élève, crépitement d’ailes,
Arachné lui tisse une chrysalide de percale
Pour le momifier à jamais.
Elle sait déjà la veuve noire.
La lune verse des larmes de lait.
L’oiseau est embroché par la flèche,
Trempée dans la tête de l’hydre
Poison infernalement humain.
Et je suis la seule à crier.
Le paradisier retombe blessé,
Je couvre son torse de son propre sang
Et il s’envole en rouge-gorge,
Le paradis désormais au fond de lui,
Et au fond de moi aussi, un peu.
* Ce n’est pas la nuit, c’est la lune./ Le ciel, doux comme un bol de lait sont des vers extraits du poème Crépuscule de Paul Eluard.
* Le Paradisier grand-émeraude ou Paradisaea apoda est la plus grande espèce de paradisier. Apoda signifie sans pied.
* Arachné, dans la mythologie gréco-romaine, est une jeune fille qui excellait dans l'art du tissage. Dans un concours contre Athéna, cette dernière gagne et furieuse, Athéna déchira son ouvrage. Humiliée, Arachné alla se pendre. La déesse, prise de remords, décida d'offrir une seconde vie à Arachné : elle la changea en araignée suspendue à son fil, pour qu'elle puisse à nouveau tisser sa toile. Elle est ici la veuve noire.
* Percale – tissu de coton très fin.
* L’Hydre est un monstre à plusieurs têtes, dès qu’une est tranchée, le sang qui s’en écoule est un poison.
* Le rouge gorge se rattache à la mort de Jésus. En ce temps là, ce n'était qu'un modeste oiseau au plumage brun. Le jour de la Passion, il s'approcha bravement du supplicié sur sa croix, de ses ailes, il essuya les larmes du Christ, de son bec, il arracha les épines qui lui blessaient la tête, lorsqu'une goutte de sang tomba sur sa gorge, colorant à jamais son humble plumage.
© Photographie Benoit
Pradeau.
Bohème
rouge
La Lune remplissait toute la chambre, comme un poison lumineux.
Sur ma main s’est posé ce matin
Un papillon diseur de bonne aventure.
Il a saupoudré mes cils de poudre d’anis,
Assaisonnement des mosquées du bonheur,
Et m’a appris à devenir bombyx du mûrier
Et à partir sans départ.
Parfois je panique devant les murs sans issue,
Cela sonne occupé, la route est barrée,
Et des hommes rampent encore dans des tranchées.
Je sème de mes petits doigts des graines miraculées,
Puis des orchidées poussent, marivaudant,
Sur le front suant des mineurs et des guerriers
Et sur la fin de leurs souliers usés par la marche.
Le monde, ballon de soufre trop mécanique,
Se surcharge sans cesse de maroquinerie sans intérêt,
Il n’accueille plus les corps blessés et les sans voix.
Il oublie même les gueules cassées.
J’entends mes cris renvoyés par les meubles,
Je jette le baluchon des utopies stéréotypées
Tout semble déchiqueté par l’aspirateur grincheux.
Faire le ménage ou faire le manège,
Je ne suis pas mariée à la poussière.
En proie à une asphyxie, je redeviens bombyx,
A quand le voyage
A quand le grand voyage?
Une hirondelle vient de traverser la lune
Je comprends enfin.
Je n’appartiens pas à ce qui m’entoure
Mais à cette légèreté qu’elle déploie, poudre d’anis,
Et mon voyage commence
Quand elle frôle mon visage au clair de lune.
Je respire fort, très fort.
* La Lune remplissait toute la chambre, comme un poison lumineux, extrait de la prose poétique Les
bienfaits de la lune de Baudelaire.
* Le bombyx du mûrier est un papillon qui produit de la soie. Le ver à soie est sa chenille.
* L'expression « gueules cassées » désignait les survivants de la Première Guerre Mondiale ayant subi des blessures au combat et affectés par des séquelles physiques graves, notamment
au niveau du visage.
© Photographie Benoit
Pradeau.
Aurore crésculpturale
In the faint moonlight, the grass is singing
Lors de nos aurores crésculpturales,
Le corps se sculpte aux intempéries,
La hanche dégouline, les mains se creusent,
Et le corps devient naissance.
Il donne courbe à la glaise,
La peau est toute marbrée
De bronze aux lignes trop tracées,
Aux poignets architecturaux.
Pygmalion inspiré par la parturition.
Je m’appelle Galatée, la lactée,
Mon corps est pinceau dans tes doigts.
Je pleure de n’être que le paysage ambré
De tous tes regards sauvagement artistiques.
Condamnée au piédestal.
Admire bien mes entrailles-précipice
Elles sont lunatiques comme les marées.
Même si, pour le moment, ma chair n’est qu’ivoire,
Et dure comme fer.
Nos corps se sculptent aux intempéries,
Mon dos docile oscille entre tes oseraies.
J’oserai être ta muse splendide et madone,
Même si je ne suis qu’un tas de plâtre.
Pour le moment.
Tes doigts, rois, qui festoient de nos émois,
Manient magnifiquement mes reliefs.
Galatée la silencieuse donne forme à tes rêves.
Je suis pourtant faite de lune endurcie.
Calcaire et muette.
Tu vis au milieu de hordes de harpies,
De sculptures dont les reins se creusent,
De reines qui se meurent, gueuses,
Toutes prisonnières du cocon-carcan
Fait de toile en acier ondulé.
Ne regarde que Galatée, elle est exaltée,
Extase de Sainte Thérèse.
Je veux fuir de ma prison d’ivoire
Dans laquelle te parler est un blasphème.
Une statue qui n’a pas de voix
Doit rester de marbre.
Tu regardes mes épaules, arbalètes de douceur
Porter ma tête, emblème en blême teinte.
Je surprends ta bouche qui me sculpte
Par tes maux, maudits démons.
Tu es là, tu es l’art.
Et je prends corps et âme.
Une naissance à pas feutrés.
O jeunesse, cerce d’humidité,
Œdipe s’est bien crevé les miroirs de l’âme,
Ta folie ampute aussi mes pupilles. Jubile
Car je te serre comme un père sans berceau.
La jeunesse est de toute gloire le cerceau.
Prisonnière et adulée, Galatée.
Humble, bien humble devant ta jouvence,
Jusquiame et jonquille, je hue
La rude ride prude qui rôde,
M’embrumant dans les vapeurs terribles de ses nuées.
Même statue je vieillis dans le noir.
Tu es à portée de bras et si loin de moi.
Une statue n’a pas de tendresse.
Circé permet les hallucinations,
Et abreuvée de ses jusquiames,
Je me vois déjà vivante.
Le père guide, Vater Vate, tu es mon gîte,
Les as-tu vus ces m’as-tu-vu vrombissant
Vomissant leurs douves lourdes ?
Ces femmes de Chypre.
Je ne veux pas leur ressembler.
Elles seront changées en rochers.
Je n’ai d’amant que le sensible,
Il est grâce, gracile grandiose,
Je n’ai d’yeux que pour lui
Il n’a de cieux que pour moi.
Sur les toiles hérissées, irisées, lambrissées,
Tu peindras mes lignes, mes malignes courbes,
Ma hanche qui dégouline
Comme un plastique fondu.
Donne moi l’inspiration au delà de l’aspiration,
Ce n’est pas le baiser qui importe mais la fusion.
Sculpte-moi une âme.
Pygmalion en se retournant découvre Galatée
Si blanche qu’il pensait que c’était une lune
Son rire était celui de l’hirondelle
Il versait des larmes de silence.
Les restes de la statue gisaient à terre,
Comme les vestiges splendides d’une naissance.
* In the faint moonlight, the grass is singing est un vers extrait du poème The Waste Land de T.S Eliot, Part V, What the Thunder Said.
* Dans la mythologie grecque, la légende de Pygmalion et de Galatée est principalement racontée par Ovide dans ses Métamorphoses. Pygmalion tombe amoureux d'une statue d'ivoire,
ouvrage de son ciseau : il la nomme Galatée, l'habille et la pare. Lors des fêtes dédiées à Aphrodite, il prie la déesse de lui donner une épouse semblable à sa statue. Son vœu est exaucé
par la déesse qui donne vie à Galatée. Pygmalion l'épouse. Pour voir un tableau qui les représente, cliquez ici.
* L'Extase de Sainte Thérèse (La Transverbération de sainte Thérèse ou Sainte Thérèse en Extase) est un chef-d'œuvre sculpté dans du marbre par Bernini, à Rome.
L'extase est un état dans lequel l'individu n'a plus aucune perception de lui-même, tout entier absorbé par un ailleurs. Pour voir un détail de cette sculpture cliquez ici. Galatée s'apparente à Sainte Thérèse sculptée.
* Cerce - calibre dont on se sert dans la construction pour exécuter des courbures. Cercle utilisé pour vérifier la courbure d’une pierre.
* Jusquiame - les jusquiames sont des plantes toxiques. Le terme vient du grec ancien qui signifie fièvre de porc : il s'agit d'une allusion à l'épisode de l'Odyssée durant lequel la magicienne Circé transforma en pourceaux les compagnons d'Ulysse en leur faisant pour cela boire un philtre contenant de la jusquiame. Mais Ulysse était immunisé grâce à un antidote végétal dont Hermès lui avait fait présent. Elles peuvent en effet générer des hallucinations particulièrement puissantes. « Jusquiame et jonquille », le côté négatif et positif de Galatée.
* Vater signifie père en allemand
* Vate - le vate, dans la société celtique est un membre de la classe sacerdotale, au même titre que les druides et les bardes. Leur nom est un mot d’origine gauloise qui désigne un devin, un prophète, un oracle.
* Douves – les douves sont des vers, des parasites.
* Galatée parle des femmes de Chypre « Tu vis au milieu de hordes de harpies, / De sculptures dont les reins se creusent, / De reines qui se meurent, gueuses, / Toutes prisonnières du cocon-carcan » ou encore « Les as-tu vus ces m’as-tu-vu vrombissant/ Vomissant leurs douves lourdes ? / Ces femmes de Chypre. / Je ne veux pas leur ressembler. Elles seront changées en rochers». Dans la mythologie grecque, les Propétides sont des femmes vivant sur l'île de Chypre, associées tantôt à des prostituées, tantôt à des sorcières. La déesse Aphrodite décide de les punir car ces dernières refusent de célébrer son culte : elle les métamorphose en rochers. Ce sont les "inspiratrices" de Pygmalion. Galatée ne veut pas ressembler à ces femmes-sorcières, ces femmes-rochers.
© Photographie Frédérick Madsen.
Au bout du
quai
Le coeur blanc tatoué
De sentences lunaires
Je suis la passante
Passablement passionnée
Sans toi à mes côtés
Mes jambes passent
Et repassent en revue
Mes rêves
Au ralenti.
Je déambule dans Paris
La silencieuse qui s'immisce,
Qui s'insinue dans les rues sinueuses
Je saute d'un café à un autre
Saisissant les saisons
A chacun de mes pas
Souveraine. Saharienne. Sabéenne.
Ma robe à pois flotte dans le Marais
Je bois à l'eau des fontaines
Dans les vitrines je me coiffe
Le vent fait voler des mots d'amour
Ecrits par des inconnus sur des bancs.
Mon cœur bat la chamade.
Je suis la passante dans la ville
Mais celle qui ne passe pas pour toi
Celle qui reste.
En train
Me voilà en train de traîner
Sans entrain sans toi.
En métro
Mais trop légère
Mes trots et mes galops
Avec mon âme mégalo
M'envolent vers toi.
Ensemble
Même le temps ne passe plus.
*Le coeur blanc tatoué/ De sentences lunaires sont les premiers vers du poème de Jules Laforgue, Pierrot II. Recueil : L'Imitation de N.D la Lune.
*Sabéenne - la reine de Saba est un personnage légendaire que l'on retrouve dans plusieurs récits et
qui aurait régné sur le royaume de Saba. La reine est, dans tous les cas, décrite comme une femme sublime, et considérée comme un personnage d'une profonde sagesse et d'une haute intelligente et
comme une magicienne tentatrice.
Je
tiens le flot de la rivière comme un violon
Sous le soleil vermeil, je m’émerveille
Et m’ensommeille
Sous les treilles, dans un prompt bruit pareil
A celui d’une abeille.
Je respire et admire, ivre de vie-élixir
Afin de vivre de plaisirs.
Les rires et les sourires se ternirent et partirent
Ils s’enfuirent.
Je gémis à genoux et j’appelle générosité
Joie ou geignement.
Je n’ai jamais jalousé le jaune joli mais jaseur
Des jonquilles-jaseran.
Les lucioles luisantes de luminosité là-bas
Volent au loin
Longeant la liberté de leurs ailes lactées
Légères mais en vain.
Pourquoi comme des caprices cruels cabotins
Couards et cadencés
Mes craintes crépitent-elles dans mon cœur
Cramoisi et crevé?
Je fuis futilement et m’effraie, frémissante,
Des fous figés.
Forgée est ma force sur mon front de farine
Froid et froissé.
Malaise merveilleux m’emmenant avec magie
A sa merci
Mélodie marâtre menaçant malléablement
Mes murmures meurtris
Je chante à chacun ce chagrin de chimères
Je suis
l’enchantée amère.
Je pose mon
archer
Je viens de finir de
jouer.
La salle se vide
Mais les notes restent.
Quand je joue de la musique
Ce n'est pas comme si je pissais dans un violon.
© Photographie Philippe
Pubert.
Violente douceur
Je me balance
Dans tes bras, sororats,
Berceaux de feutrine.
Nous sommes des voltigeuses
Malgré la nuit
Et nous refusons
La finitude cimentée.
Je t’écoute ma lune
Sourires sans menton
Soupirs sans mentir
Soucis sans pardon
Je te suis sans partir
Je ne peux pas monter là haut.
Tes reflets gris se multiplient
Ma robe rouge se répand
Nous n’avons pas d’ombre.
Quand tu montes
Eclatante éclosion
Ecarlate clameur
Puis courante accalmie
Sans fureur
Sans pudeur.
Les falaises sont arrondies
La lune m'a envahie
Nous nous berçons
Mutuellement.
Sur la balançoire
Sous les merisiers
Je suis encore plus proche.
Petite boule de diamant
Dans ma main
J’en ai la chair de poule
Le coq chante
Le jour se lève
Je te garde entre mes doigts
Jusqu’à demain soir.
© Photographie Sandra
Boyer.
Taisez
Ici l'on saigne la lune
Pour
lui donner sa pâleur
Taisez face au Minotaure de ciment
Vos paroles brumeuses.
Face à moi, voilà ce labyrinthe de fer
Féerique et métallurgique,
Cette pampa de rues et de rires
Qui résonnent comme des mosaïques
Sidérurgiques à la musique électrique
D'un métro qui ferait balancier
Entre le ciel et nos vies légères.
Taisez face au Minotaure de l'asphalte
Vos paroles brouillées.
Tour à tour je dévisage les façades,
Les cimaises de bois, les siamoises d'acier,
Les cimes de crépit, les symétries sans répit,
Je suis seule face au monstre arc-bouté
Cette colonne aux pieds d'argile.
Face à ses arcanes, ses arcades, ses arcasses,
Je m'avance avec le fil d'Ariane,
De fil en aiguille, je franchis les seuils
Et le ventre de la ville s’ouvre à moi.
Le silence y pulse pleinement
Comme au centre du labyrinthe.
* Thésée est le héros qui combat le Minotaure, voir une représentation en cliquant ici. L'injonction Taisez est l'envie de silence face au vacarme de la ville labyrinthique.
* Ici l'on saigne la lune/Pour lui donner sa pâleur sont des vers extraits du poème Le voyage difficile de Supervielle.
* Les cimaises
sont des boiseries décoratives profilées.
* Arcanes - secrets. Arcasse - charpente de l'arrière d'un navire en bois.
© Photographie Frédérick
Madsen.
Tristesse sauvage
The moon's rage between lightning flashes
Quand le temps s'écoule, l'humain lui s'écroule, doucement, mais sûrement. Cette femme est parfois noyée dans un remous de sentiments qui font tourbillon autour de sa joie et décapitent certains
de ses sourires. Comme elle, sans doute, Iphigénie croit souvent à l’aura rouge des gens, bien naïvement me direz-vous. Dans son cachot, elle se demande - qui a cloué à mon âme comme à celle de
la dame, des envies d'azur et de rayons de lune, qui a greffé à mes plus profondes entrailles des désirs de béatitude, bien bête attitude, qui a transplanté dans chacune de mes veines des forces
d'enthousiasme que je ne peux calmer, qui a transfusé dans mes poumons des oxygènes de magie et de gamineries, qui a cousu à nos omoplates la folle idée d'avoir des ailes, qui a enfoncé dans nos
poitrines le rêve impossible d’une humanité aimante ? Je voudrais offrir à cette femme peureuse, des branches de courage et lancer la lune aux hirondelles sous ses yeux pour qu'elle comprenne que
ce n'est pas si loin. J'entends au loin tout est éternel, rien n'est éternel, nou sommes. Ce doit être l'orage. S'il y a de l'orage au-dessus de ma tête c'est que je cherche une issue à
mon vague à lames qui entaille ce qui me reste de lumineux. Du sang sur ma robe, le compte à rebours a commencé. Je pense à l'éventail de soleils autour de ma vie et je resplendis à nouveau comme
cette femme. Elle et moi aimons tout de même la présence de l'orage, même si nous en avons peur.
* Extrait du poème de Ruth Fainlight From the Sibylline Books.
* Tout est éternel, rien n'est éternel, nous sommes est extrait du
Travail du poète de Paul Eluard in Poésie ininterrompue, II, 46-47.