Oubliée éblouie
© Photographie Frédérick Madsen.
Oubliée éblouie
Sous tes ailes de fortune, Icare t’enviera,
Quelle est cette étoile qui vacille comme un prunier ?
Icare rougit de ta prunelle audacieuse.
En toi, vit une harpe limpide aux cordes timides.
Les murs ont craché les eaux de vaisselle,
Les morts ont craché les odeurs d’aisselle,
Le laid et le puant et le faux sont diaphanes.
Icare le sait, il t’envie, tant vivace, hors du temps vigilant.
Un œil crasseux semble s’être accoudé à tes ailes
Est-ce la peur qui vient briser ton envol ?
Tes larmes - ces perles-là ne sont pas essentielles -
Sèchent comme le jus d’orange sur les planchers vernis.
Tes cheveux, chevaux sauvages, reflètent l’éclipse des rires.
Musique flamenco, fiasco magique,
Tu danses comme une toupie digitigrade,
Les corps à l’unisson, les cordes au diapason,
Lorca ne croirait pas que même tes bras se balancent
Aussi rapides que des flûtes enchantées,
Même ta bouche gratte des notes
Plus amères que celles des guitares.
Icare t’envie, il convoite les membranes de tes ailes.
Les arbres, vastes parapluies, sous lesquels tu t’abrites,
Font de leurs branches un couffin de verdure où tu ris,
Ce rire a giflé ta larme, combat unique et magistral,
Tu as gagné sur toi-même,
Tes ailes s’ouvrent plus haut,
Tu t’envoles. Icare hurle englué dans la cire,
Il colle les plumes une à une, lui, dans son dédale.
Autour de la terre obsédée par des effluves de menthe âcre,
Odeur qui enlace les hirondelles sur des cheminées imaginaires,
Un pas, un coup, une fenêtre - tu es là partout.
Matins pluvieusement gris, trottoirs dégueulasses, mais
Nous avons gagné sur nous-mêmes
Nos ailes s’ouvrent plus haut
On s’envole. Icare frémit englué dans la cire,
Il colle les ailes une à une, lui, avec Dédale.
Enveloppée dans tes rêves comme une puce dans une veste,
Tu t’es fait écraser, tique gorgée de chaleur humaine,
Sache que chaque aurore est une princesse maniaque
Ravissante mais incessante. Le soleil se lève aussi.
Le serpent de l’angoisse m’a vendu son venin,
Icare l’a étranglé de ses mains de bougie,
L’oursin des jérémiades n’a plus de piques,
Icare a joué cœur, coup sur coup.
Tes ailes te tricotent une robe de plumes,
Les cendres font la course, faux départ.
Un midi, tu assiéras tes maux sur tes genoux
Ils seront si légers que tu pourras les insulter.
La tourmente n’a qu’un troupeau, pas de drapeau.
Tes bras seront nos flocons de juin, doux et bleus,
Loin des giboulées de jaquemarts.
Tes mains, aux suaves parfums, aux arabes saisons,
Seront celles d’un enfant aux prières novembresques,
Elles tiendront doucement un moineau blessé.
Plus de vieux mégots sur nous, poupées pourpres,
Icare t’a caressée du bout des songes, pauvres singes,
Spirale de nausées à la tête planétaire.
Respire bien. Tout est fini. Tu n'es plus malade.
Les ailes sont cousues au dos sacrifié, Icare, frère,
Envole-toi vers la lune, elle ne brûle pas,
Elle soigne en silence
Et elle embrase d’or.
